Aller au contenu
Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Libératrice d’Orléans, sainte patronne secondaire de la France · v. 1412-1431

Sainte Jeanne d’Arc

La Pucelle envoyée de par Dieu, patronne secondaire de la France

Rôle : Libératrice d’Orléans, sainte patronne secondaire de la FranceDates : v. 1412-1431

En dix-huit mois, une fille de dix-sept ans leva le siège d’Orléans, mena son roi au sacre et rendit à la France l’idée qu’elle pouvait vaincre. Brûlée à dix-neuf ans par un tribunal d'Église aux gages de l’Angleterre, réhabilitée vingt-cinq ans plus tard, canonisée en 1920, elle demeure le plus pur mystère de notre histoire.

Domrémy, aux confins du royaume

Elle naquit vers 1412 à Domrémy, sur la rive gauche de la Meuse, dans une bourgade de la châtellenie de Vaucouleurs, îlot fidèle au roi de France au milieu de terres bourguignonnes. Son père, Jacques d’Arc, était un laboureur aisé, doyen de son village ; sa mère, Isabelle Romée, lui apprit son Pater, son Ave et son Credo, et rien d’autre : Jeanne ne sut jamais lire ni écrire. Elle-même, devant ses juges, corrigera l’image pastorale qu’on lui prête : elle filait, aidait aux travaux de la maison, et ne menait les bêtes aux champs que lorsque la guerre approchait.

Car la guerre était là. Depuis Azincourt, depuis le traité de Troyes de 1420 qui déshéritait le dauphin au profit du roi d’Angleterre, le royaume était coupé en deux et le fils de Charles VI n'était plus, pour ses ennemis, que le « roi de Bourges ». Les gens d’armes passaient, brûlaient, rançonnaient ; en juillet 1428, les Bourguignons incendièrent Domrémy et les habitants durent fuir à Neufchâteau. Jeanne a grandi dans la France humiliée, celle où l’on ne croyait plus au royaume.

C’est là, dans le jardin de son père, un jour d'été de 1425, qu'à treize ans elle entendit pour la première fois, vers l’heure de midi, une voix venue du côté de l'église, accompagnée d’une grande clarté. Elle dira aux juges qu’elle reconnut ensuite saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, qu’elle les vit de ses yeux et leur toucha les pieds. Sur ce point, elle ne varia jamais, ni sous la menace, ni sous la ruse, ni devant le feu.

Le chemin de Chinon

Les voix lui commandaient de faire lever le siège d’Orléans et de mener le dauphin à Reims pour l’y faire sacrer. À une paysanne de seize ans, l’ordre était insensé ; elle l’exécuta.

Une première fois, au printemps de 1428, elle se présenta à Vaucouleurs devant le capitaine Robert de Baudricourt, qui conseilla à son oncle de la ramener à son père après lui avoir donné des soufflets. Elle revint en janvier 1429, s’obstina, gagna la ville à sa cause. Le 13 février 1429, vêtue en homme, les cheveux coupés, elle partit avec une escorte de six hommes, dont Jean de Metz et Bertrand de Poulengy. Cinq cents kilomètres à travers un pays tenu par l’ennemi, de nuit le plus souvent, les rivières en crue : ils arrivèrent à Chinon dans les derniers jours de février.

Charles, dit-on, se dissimula parmi ses courtisans ; elle alla droit à lui. La tradition parle d’un signe secret donné au prince, qu’elle ne révéla jamais et qui aurait touché au doute que le dauphin nourrissait sur sa propre légitimité. Le roi, prudent, l’envoya à Poitiers, où des théologiens l’examinèrent trois semaines : ils conclurent qu’on ne trouvait en elle nul mal et qu’il ne fallait pas empêcher le roi de l’employer. À un docteur qui réclamait un miracle en preuve, elle avait répondu qu’elle n'était pas venue faire des signes à Poitiers, mais qu’on la menât à Orléans.

Le 22 mars 1429, elle dicta aux Anglais une sommation que l’Europe entière allait lire :

Roi d’Angleterre, rendez à la Pucelle, qui est ici envoyée de par Dieu le Roi du Ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France.

Lettre de Jeanne d’Arc aux Anglais, 22 mars 1429

Orléans et la route de Reims

Elle entra dans Orléans assiégée le soir du 29 avril 1429, à cheval, en armure blanche, précédée de son étendard. La ville, à bout de vivres et d’espérance, y vit ce qu’elle attendait depuis sept mois. En huit jours, tout bascula : la bastille Saint-Loup emportée le 4 mai, les Augustins le 6, et le 7 l’assaut des Tourelles, où elle fut blessée d’un trait d’arbalète au-dessus du sein, revint au combat le soir et emporta la position. Le 8 mai 1429, les Anglais levèrent le siège et se rangèrent en bataille ; c'était un dimanche, elle interdit qu’on les poursuivît et fit dire la messe en plein champ. Orléans, depuis six siècles, fête ce jour-là sa délivrance.

La campagne de la Loire suivit, foudroyante : Jargeau le 12 juin, Meung, Beaugency le 17, et le 18 juin à Patay l’armée anglaise de secours détruite en rase campagne — la revanche exacte d’Azincourt. Alors Jeanne exigea l’essentiel. Contre l’avis des conseillers, qui voulaient marcher sur la Normandie, elle entraîna le roi à travers trois cents kilomètres de terres bourguignonnes vers Reims, seule ville où l’on pût faire un roi de France. Auxerre temporisa, Troyes ouvrit ses portes le 10 juillet, Châlons suivit, Reims céda le 16.

Le dimanche 17 juillet 1429, dans la cathédrale, l’archevêque Regnault de Chartres oignit Charles VII de l’huile de la Sainte Ampoule. Jeanne se tenait auprès de l’autel, son étendard à la main, et dit, quand on lui reprocha plus tard cette place : il avait été à la peine, c'était bien raison qu’il fût à l’honneur. Dans la foule, son père et son oncle, venus de Domrémy, regardaient. En quatre mois, une bergère avait rendu un roi à la France, et à la France son roi.

Compiègne, Rouen, le bûcher

La suite est celle des occasions perdues. L’assaut de Paris, le 8 septembre 1429, échoua à la porte Saint-Honoré, où elle fut blessée d’un carreau à la cuisse ; le roi, qui négociait avec la Bourgogne, ordonna la retraite. Anoblie avec les siens en décembre, employée à de petites entreprises, elle sentait le temps lui manquer.

Le 23 mai 1430, au cours d’une sortie devant Compiègne, un archer bourguignon la jeta à bas de son cheval. Jean de Luxembourg la vendit aux Anglais pour dix mille livres tournois. Nul ne bougea : ni le roi qu’elle avait fait, ni l’armée qu’elle avait menée.

Le procès s’ouvrit à Rouen en janvier 1431, présidé par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, homme du parti anglais. Il fallait démontrer que le roi de France avait été mené au sacre par une sorcière. Contre soixante docteurs, une fille de dix-neuf ans, sans avocat, enchaînée, gardée par des soldats, tint tête pendant quatre mois. Le 24 février, on lui tendit le piège théologique le plus redoutable : était-elle en état de grâce ?

Si je n’y suis, Dieu m’y veuille mettre ; et si j’y suis, Dieu m’y veuille garder.

Jeanne d’Arc, procès de Rouen, 24 février 1431

Les assesseurs eux-mêmes en furent stupéfaits. Épuisée, malade, menacée du feu, elle signa le 24 mai, au cimetière de Saint-Ouen, une abjuration qu’elle ne comprenait pas ; quelques jours plus tard elle reprit ses habits d’homme et retrouva ses voix. Déclarée relapse, elle fut livrée au bras séculier et brûlée vive sur la place du Vieux-Marché de Rouen le 30 mai 1431. Elle avait demandé une croix ; un soldat anglais lui en fit une de deux bâtons, et frère Isambart de la Pierre lui présenta le crucifix de la paroisse. Les témoins rapportèrent qu’elle avait dit à son juge : « Évêque, je meurs par vous », et qu’elle expira en criant le nom de Jésus. Ses cendres furent jetées à la Seine, pour qu’il ne restât rien. Un secrétaire du roi d’Angleterre s’en revint en disant qu’ils étaient perdus, car ils avaient brûlé une sainte.

De la réhabilitation à l’autel

Il fallut attendre que Charles VII eût reconquis la Normandie. L’enquête commença en 1450 ; le pape Calixte III autorisa en 1455 la révision, à la requête d’Isabelle Romée, vieille mère venue plaider en personne sous les voûtes de Notre-Dame de Paris. Le 7 juillet 1456, à Rouen, la sentence de 1431 fut déclarée cassée, nulle et sans valeur, et la mémoire de Jeanne rétablie. Cent trente témoins avaient parlé : c’est à ce second procès que nous devons de la connaître.

L'Église mit quatre siècles à couronner ce que la justice avait redressé. Portée par Mgr Dupanloup et par la France meurtrie de 1870, la cause aboutit : Jeanne fut déclarée vénérable en 1894, béatifiée le 18 avril 1909 par saint Pie X, canonisée le 16 mai 1920 par Benoît XV. La même année, la loi du 10 juillet institua une fête nationale en son honneur, le deuxième dimanche de mai ; en 1922, Pie XI la proclama patronne secondaire de la France, aux côtés de la Vierge de l’Assomption à qui Louis XIII avait consacré le royaume.

Elle n’a laissé ni doctrine, ni dynastie, ni conquête durable. Elle a laissé mieux : la preuve que la France est autre chose qu’un territoire disputé entre des princes, et que la fidélité au roi légitime peut venir, quand tout est perdu, de la dernière des bergères. Nul, depuis, n’a mieux dit ce qu’est ce pays.

À lire également