Roi à huit ans par le crime de Ravaillac, Louis XIII sut choisir Richelieu et le maintenir contre tous, jusqu'à sa propre mère. Sous ce prince pieux et secret, trop longtemps méconnu, la France dompta ses factions et prit la tête de l’Europe.
« Prenant la très sainte et très glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre royaume, nous lui consacrons particulièrement notre personne, notre État, notre couronne et nos sujets »
L’histoire a longtemps traité Louis XIII en second rôle, écrasé entre la légende dorée de son père et le soleil de son fils, réduit à n'être que l’ombre de son ministre. Jugement injuste : jamais Richelieu n’aurait pu accomplir son œuvre sans ce roi taciturne et ferme qui, pendant dix-huit ans, le soutint contre les grands, contre les dévots, contre sa propre famille — et qui mérita, par son inflexible attachement à la justice, le surnom que ses contemporains lui donnèrent : le Juste.
L’orphelin du Louvre
Né à Fontainebleau le 27 septembre 1601, fils aîné d’Henri IV et de Marie de Médicis, Louis fut le premier dauphin donné à la France depuis un demi-siècle : sa naissance déchaîna une joie immense, tant la survie de la dynastie nouvelle en dépendait. Le journal de son médecin Héroard nous a conservé, jour après jour, l’enfance de ce petit prince vif et bégayant, passionné de chasse, d’armes et de musique, qu’un père truculent aimait rudement.
Le 14 mai 1610, le couteau de Ravaillac fit de cet enfant de huit ans le roi de France. Sacré à Reims le 17 octobre suivant, il vit sa mère exercer une régence médiocre : Marie de Médicis renversa les alliances de Sully, dilapida le trésor de la Bastille en pensions aux grands, et livra le gouvernement à son favori florentin Concino Concini, dont la morgue exaspérait le royaume. Les états généraux de 1614 — les derniers avant 1789 — étalèrent l’impuissance du pouvoir. Marié en 1615 à l’infante Anne d’Autriche, tenu à l'écart des affaires, humilié par le parvenu qui régnait sous le nom de sa mère, le jeune roi mûrissait en silence.
Le coup de majesté
Le 24 avril 1617, Louis XIII, âgé de quinze ans, fit arrêter Concini par le baron de Vitry, capitaine de ses gardes ; le favori, ayant résisté, fut abattu sur le pont-levis du Louvre. « À cette heure, je suis roi », déclara l’adolescent. Ce coup de majesté, qui stupéfia l’Europe, révélait déjà l’homme : longue patience, décision soudaine, exécution sans faiblesse. La reine mère fut éloignée à Blois, et le roi gouverna d’abord avec son favori Luynes, dont la médiocrité ne survécut pas à l'épreuve du pouvoir.
Suivirent des années troubles : deux guerres de la mère et du fils, des grands toujours prêts à la révolte, les protestants du Midi reprenant les armes. Mais de la réconciliation avec Marie de Médicis sortit l'événement capital du règne : la reine mère poussa au Conseil son homme de confiance, l'évêque de Luçon devenu cardinal de Richelieu. Le 29 avril 1624, Louis XIII l’y fit entrer ; en août, il le plaça à la tête du Conseil. Le roi se méfiait de ce prélat ambitieux qu’il n’aimait pas ; il reconnut en lui, avec cette lucidité qui était sa vraie grandeur, le serviteur dont l'État avait besoin.
Le roi et le cardinal
Entre Louis le Juste et Richelieu se noua alors l’une des collaborations les plus fécondes de notre histoire. Le programme, le cardinal l’a résumé lui-même : ruiner le parti huguenot comme État dans l'État, rabaisser l’orgueil des grands, relever le nom du roi dans les nations étrangères. Le roi l’adopta et le fit sien, y ajoutant ce que le ministre seul n’aurait pu donner : la légitimité du sang et une volonté que rien ne fit jamais plier.
La Rochelle, capitale du protestantisme militant, alliée à l’Angleterre, en fournit l'épreuve décisive. Le siège dura plus d’un an, de l'été 1627 à l’automne 1628 ; le roi y parut en soldat, partageant les fatigues de ses troupes, tandis que Richelieu faisait élever contre l’océan une digue prodigieuse qui ferma le port aux flottes anglaises. La ville, réduite par la famine, capitula le 28 octobre 1628. La clémence royale suivit la victoire : la paix d’Alès, en 1629, laissa aux réformés la liberté de culte garantie par l'édit de Nantes, mais leur retira places fortes et assemblées politiques. Il n’y avait plus de parti protestant en armes ; il n’y avait plus que des sujets du roi.
La journée des Dupes
Le parti dévot, conduit par la reine mère et le garde des sceaux Marillac, entendait pourtant renverser Richelieu : il reprochait au cardinal de combattre l’Espagne catholique au lieu de s’unir à elle, et de pressurer le peuple pour financer la guerre. La crise éclata les 10 et 11 novembre 1630. Au palais du Luxembourg, Marie de Médicis, dans une scène d’une violence inouïe, somma son fils de choisir entre sa mère et son ministre. La cour crut la partie jouée et se pressa déjà chez la reine mère triomphante. Mais le roi, retiré à Versailles — simple rendez-vous de chasse alors —, y manda Richelieu et lui confirma sa confiance : il jugeait en roi, non en fils. Les courtisans trop pressés furent les dupes de cette journée qui fixa pour un siècle et demi la nature du pouvoir royal : au-dessus des coteries, des familles et des factions, la raison d'État.
Marillac fut disgracié, son frère le maréchal jugé et exécuté ; la reine mère, exilée, mourut à Cologne en 1642 ; le duc de Montmorency, entraîné dans la révolte de Gaston d’Orléans, porta sa tête sur l'échafaud de Toulouse en 1632, malgré les supplications de toute la noblesse. Le Juste pleurait parfois en signant ; il signait toujours. « Je ne serais pas roi si j’avais les sentiments des particuliers », dit-il un jour — mot terrible et profond, qui est toute la doctrine du règne.
Le vœu du roi et l’enfant du miracle
À partir de 1635, la France entra ouvertement dans la guerre de Trente Ans contre les deux branches de la maison d’Autriche. L'épreuve fut rude — en 1636, les Espagnols prirent Corbie et menacèrent Paris, où le roi montra un sang-froid admirable — avant que la fortune des armes ne se retournât durablement.
C’est au cœur de cette guerre que Louis XIII accomplit l’acte qui, aux yeux du chrétien, couronne son règne. Par lettres patentes du 10 février 1638, le roi consacra solennellement sa personne, sa couronne et son royaume à la Très Sainte Vierge, ordonnant que chaque 15 août, jour de l’Assomption, une procession solennelle en renouvelât la mémoire dans toutes les églises de France :
Nous avons déclaré et déclarons que, prenant la très sainte et très glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre royaume, nous lui consacrons particulièrement notre personne, notre État, notre couronne et nos sujets.
Or le royaume attendait depuis vingt-deux ans un héritier que le ciel semblait refuser. Le 5 septembre 1638, à Saint-Germain-en-Laye, Anne d’Autriche donna le jour à un fils : la France, qui y vit une grâce insigne, l’appela Louis-Dieudonné. Un second fils, Philippe, futur duc d’Orléans, naquit en 1640. La dynastie était assurée, et la piété populaire associa pour toujours le vœu du roi et le don de l’enfant.
La mort du Juste
Les dernières années furent sombres et grandes. La conspiration du jeune favori Cinq-Mars, traitant secrètement avec l’Espagne, fut brisée en 1642 : le roi, une fois encore, laissa la justice passer. Richelieu mourut le 4 décembre 1642 ; Louis XIII lui survécut cinq mois à peine, gardant ses ministres et poursuivant sa politique, preuve qu’elle était bien la sienne. Miné par la maladie, il mourut à Saint-Germain-en-Laye le 14 mai 1643 — trente-trois ans, jour pour jour, après son père —, avec une piété si édifiante que les récits de sa mort coururent l’Europe. Cinq jours plus tard, à Rocroi, le jeune duc d’Enghien anéantissait la vieille infanterie espagnole : le règne s’achevait sur cette aube de victoire.
Louis XIII laissait une France agrandie de l’Artois, de l’Alsace occupée, du Roussillon conquis, une armée et une marine refaites, l’Académie française fondée en 1635 sous la protection du cardinal, et un principe restauré : nul, si grand fût-il, n'était au-dessus des lois du roi. Prince secret, mélancolique, chasseur infatigable, musicien assez fin pour composer lui-même les airs de son ballet de la Merlaison, il fut peut-être le plus méconnu de nos grands rois. Sans le Juste, point de Grand Siècle : c’est lui qui forgea, dans les larmes et la fermeté, l’instrument dont le Roi-Soleil allait jouer.
À lire également