Fils d’un pelletier de Bourges, il bâtit en quinze ans la première fortune du royaume et arma les galées qui portaient le commerce français jusqu’en Syrie. Son argent paya la reconquête de la Normandie. Charles VII le fit arrêter trois ans plus tard, le dépouilla, et le laissa mourir en exil au service du pape.
Un fils de pelletier
Jacques Cœur naît à Bourges vers 1400, dans la ville où le roi de France se tient alors enfermé. Son père est marchand de fourrures ; la famille est aisée, elle n’est rien. C’est le moment où Charles VII, moqué comme le roi de Bourges, ne tient plus qu’une moitié du royaume.
On le retrouve en 1427 associé à la Monnaie de Bourges, dans une affaire de pièces altérées qui lui vaut un pardon royal. En 1432, il s’embarque pour le Levant, visite Damas et Beyrouth, fait naufrage en Corse au retour et rentre ruiné. Il en rapporte une idée : le commerce des épices, de la soie et des drogues, que Venise et Gênes se réservaient, pouvait passer par la France.
L’argentier
En 1438, Charles VII le nomme argentier. Le titre trompe : l’argentier n’est pas le trésorier du royaume, c’est le fournisseur de la cour — draps, joyaux, armes, fourrures, épices. La charge donne accès au roi, aux commandes, et au crédit.
Cœur en fait le sommet d’un empire. Il arme des galées à Montpellier et à Marseille, obtient du sultan d'Égypte des privilèges commerciaux, ouvre des comptoirs à Damas, à Alexandrie, en Italie, en Flandre. Il exploite des mines d’argent et de cuivre dans le Lyonnais, tient des ateliers de soie, prête à tout le monde. Il est anobli en 1441, entre au conseil du roi, négocie avec Gênes et avec le pape, marie ses enfants dans la noblesse et fait de son fils l’archevêque de Bourges.
Il bâtit alors, dans sa ville natale, le palais qui porte son nom : un hôtel de pierre plus beau que ceux des princes, où il fait graver une devise qui dit tout de lui — à vaillans cuers riens impossible.
L’argent de la reconquête
En 1449, Charles VII décide de reprendre la Normandie. Il n’a pas de quoi payer l’armée. Cœur avance deux cent mille écus.
La campagne est foudroyante : la Normandie tombe en un an, Rouen ouvre ses portes, et la victoire de Formigny achève les Anglais. Quand le roi entre dans Rouen le 10 novembre 1449, l’argentier chevauche dans son cortège. Quatre ans plus tard, Castillon fermera la guerre de Cent Ans.
Il faut mesurer ce que cela signifie. La reconquête du royaume, que l’on met d’ordinaire au compte des capitaines, a d’abord été une question de solde payée à date. Le marchand de Bourges a fait pour la couronne ce qu’aucun seigneur ne pouvait faire : il a trouvé l’argent.
Le procès
Le 31 juillet 1451, il est arrêté. L’accusation initiale est monstrueuse et sera vite abandonnée : on lui impute d’avoir empoisonné Agnès Sorel, la maîtresse du roi, morte l’année précédente. Restent les autres chefs — exportation d’armes vers les infidèles, monnaie altérée, exactions, renvoi d’une esclave chrétienne à son maître musulman.
Le tribunal n’est pas ordinaire : il compte parmi ses juges plusieurs de ses débiteurs. Car c’est là le fond de l’affaire. Cœur avait prêté à la cour entière, aux princes, aux favoris, et sa chute effaçait leurs dettes en même temps qu’elle enrichissait le trésor de ses biens.
Il est condamné le 29 mai 1453 : amende honorable, confiscation générale, bannissement, et une amende considérable. Le roi ne le fit pas mourir — il lui devait trop.
Chios
En 1454, il s'évade de sa prison et gagne Rome. Le pape Nicolas V, puis Calixte III, le reçoivent avec honneur. On lui confie le commandement d’une flotte envoyée au secours des chrétiens d’Orient contre les Turcs, deux ans après la chute de Constantinople.
Il meurt dans l'île de Chios le 25 novembre 1456, à cinquante-six ans, sans avoir revu la France. Charles VII, quelque temps après, rendit une partie des biens à ses fils.
Ce que son histoire enseigne
On a fait de Jacques Cœur un martyr de la jalousie des grands, et il l’est en partie. Mais son procès dit aussi une chose plus durable sur la monarchie : elle savait se servir de l’argent sans jamais consentir à en dépendre.
Un roi de France ne pouvait pas tolérer qu’un particulier fût son créancier permanent. Cœur avait accumulé une puissance qui ne relevait ni du sang, ni de la terre, ni de l’office — et que rien, dans l’ordre du royaume, ne prévoyait. On l’abattit comme on abattrait plus tard Fouquet, pour la même raison et presque de la même manière. Entre les deux affaires, il y aura deux siècles et pas une leçon retenue.
Le palais de Bourges
Il reste de lui une maison. Bâti entre 1443 et 1451, achevé l’année même de son arrestation, le palais Jacques-Cœur de Bourges est le plus beau logis civil du XVᵉ siècle français, et son propriétaire n’y a jamais habité.
Tout y parle de lui. Les cœurs et les coquilles Saint-Jacques sculptés partout font un rébus de son nom. Une fausse fenêtre montre deux serviteurs de pierre, penchés, qui guettent l’arrivée du maître qu’ils attendront toujours. On y voit des palmiers, des dattiers, une galée sculptée — les preuves de ses voyages, exposées comme un blason à qui n’en avait pas reçu de ses pères.
L'État confisqua l'édifice avant qu’il ne serve. Il devint hôtel de ville, puis palais de justice ; c’est dans la salle où l’on avait prévu ses fêtes que l’on rendit la justice pendant trois siècles.
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