Déshérité par le traité de Troyes, raillé sous le nom de « petit roi de Bourges », Charles VII fut conduit au sacre par une jeune fille envoyée de Dieu, puis acheva la reconquête du royaume. Sous son règne naquirent l’armée permanente et l'État qui allait porter la France moderne.
« Gentil roi, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre »
L’héritier de la honte
Né à l’hôtel Saint-Pol le 22 février 1403, onzième enfant de Charles VI et d’Isabeau de Bavière, Charles n'était pas destiné à régner : la mort de ses frères aînés fit de lui, à quatorze ans, le dauphin d’un royaume en pleine guerre civile. En mai 1418, quand les Bourguignons s’emparèrent de Paris et massacrèrent les Armagnacs, le prévôt Tanneguy du Châtel l’arracha de son lit et l’emporta hors de la ville : le dauphin ne devait jamais oublier cette nuit. L’année suivante, l’entrevue du pont de Montereau (10 septembre 1419), où le duc Jean sans Peur fut abattu sous ses yeux par ses compagnons, jeta sur lui une tache dont ses ennemis firent une arme.
La vengeance bourguignonne fut le traité de Troyes (21 mai 1420) : Charles VI, roi dément, y donnait sa fille et sa couronne à Henri V d’Angleterre, et le « soi-disant dauphin » était déshérité comme indigne. Quand les deux rois moururent en 1422, un nourrisson anglais fut proclamé à Paris roi de France et d’Angleterre, tandis que Charles, replié au sud de la Loire, se proclamait roi à Mehun-sur-Yèvre. L’ironie anglaise le surnomma le « roi de Bourges ». Sept années suivirent, faites de défaites — Verneuil en 1424 —, d’intrigues de favoris et de détresse financière, où le jeune roi, que travaillait jusqu’au doute sur sa propre naissance, ne dut sa survie qu'à la Loire, à la fidélité de ses bonnes villes et à l'énergie de sa belle-mère, Yolande d’Aragon.
La Pucelle de Dieu
En octobre 1428, les Anglais mirent le siège devant Orléans, clef de la France du Midi. Tout semblait consommé lorsque parut la merveille que nul politique n’eût osé imaginer : une fille de dix-sept ans, venue de Domrémy, aux marches de Lorraine, affirmant que le Roi du Ciel l’envoyait pour faire lever le siège d’Orléans et mener le roi sacrer à Reims. Conduite à Chinon au début de mars 1429, reconnaissant le roi dissimulé parmi ses courtisans, Jeanne lui parla seule à seul — et Charles, disent les témoins, en demeura rayonnant.
Gentil dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le Roi des Cieux par moi que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims, et serez lieutenant du Roi des Cieux, qui est roi de France.
L'Église du royaume, consultée à Poitiers, ne trouva en elle « que bien, humilité, virginité, dévotion ». La suite tient du prodige : Orléans délivrée le 8 mai 1429, la Loire nettoyée, l’armée anglaise anéantie en rase campagne à Patay le 18 juin — revanche d’Azincourt. Puis ce fut la chevauchée du sacre à travers la Champagne, dont les villes ouvraient leurs portes une à une. Le dimanche 17 juillet 1429, dans la cathédrale de Reims, Charles VII reçut l’onction de la sainte ampoule, Jeanne debout près de l’autel, sa bannière à la main : « elle avait été à la peine, c'était bien raison qu’elle fût à l’honneur ». En quelques mois, le roi de Bourges était devenu l’oint du Seigneur, et la légitimité avait changé de camp — aux yeux du peuple, la cause anglaise était désormais celle du mensonge.
L’ingratitude apparente des années suivantes reste la part d’ombre du règne : capturée à Compiègne le 23 mai 1430, vendue aux Anglais, Jeanne fut brûlée à Rouen le 30 mai 1431 sans que le roi pût — ou sût — la sauver. Mais Charles VII paya sa dette : dès Rouen reprise, il ordonna l’enquête, et le procès en réhabilitation, mené avec l’accord de Rome, proclama le 7 juillet 1456 la nullité de l’inique jugement, lavant la martyre et, avec elle, la couronne.
La reconquête méthodique
Le sacre avait rendu la force ; la politique fit le reste. Le traité d’Arras (21 septembre 1435) réconcilia le roi et Philippe le Bon : la Bourgogne retirée du jeu anglais, Paris ouvrit ses portes au connétable de Richemont le 13 avril 1436. Les trêves de Tours (1444) donnèrent au royaume le temps de refaire ses forces. Puis tout alla très vite : en un an, la Normandie fut reconquise — Rouen en novembre 1449, la victoire de Formigny le 15 avril 1450, où l’artillerie royale et la charge bretonne broyèrent la dernière armée anglaise du Nord. La Guyenne suivit : Bordeaux se rendit en 1451 ; et quand le vieux Talbot y ramena les léopards, la bataille de Castillon, le 17 juillet 1453 — vingt-quatre ans jour pour jour après le sacre —, vit les couleuvrines des frères Bureau faucher l’assaut anglais et Talbot lui-même. Bordeaux capitula en octobre. Sans traité, par simple épuisement du vaincu, la guerre de Cent Ans était finie : de tout l’empire des Plantagenêts, il ne restait à l’Anglais que Calais.
Le grand œuvre : l’armée et l'État
Ces victoires n'étaient pas dues à la fortune, mais à une refonte complète de l’outil royal. L’ordonnance de 1439 avait réservé à la couronne la levée des troupes et de la taille : les princes y répondirent par la révolte — la Praguerie de 1440, où le propre fils du roi trempa —, et furent matés. En 1445, les compagnies d’ordonnance donnèrent au roi quinze compagnies de cent lances, cavalerie soldée, casernée et inspectée : la première armée permanente de l’Occident depuis Rome. Les francs-archers (1448) y ajoutèrent une infanterie de réserve, et les frères Bureau la meilleure artillerie du monde. Pour solder le tout, la taille devint annuelle : l’impôt permanent et l’armée permanente naquirent ensemble, fondements de l'État moderne.
Autour du roi s’affairait une équipe qui valut à Charles VII son second surnom, « le Bien Servi » : Richemont, Brézé, Jean Bureau, Jacques Cœur enfin, l’argentier prodigieux dont les comptoirs traitaient avec le Levant entier et dont la devise — « À vaillants cœurs rien d’impossible » — résume l’essor retrouvé du royaume. Sa fortune finança la reconquête de la Normandie ; elle fit aussi sa perte, car les jalousies obtinrent son arrestation en 1451. Condamné, évadé, il mourut en 1456 à Chios, au service du pape. La disgrâce de l’argentier n’efface pas la leçon du règne : le roi très chrétien avait appris à compter, et la prospérité des marchands était devenue affaire d'État.
La Pragmatique Sanction et l'Église de France
Le 7 juillet 1438, entouré du clergé du royaume assemblé à Bourges, Charles VII promulgua la Pragmatique Sanction : les élections aux évêchés et abbayes étaient restaurées, les annates réduites, les appels à Rome encadrés. Dans le grand débat qui opposait alors le concile de Bâle au pape Eugène IV, le roi choisissait une voie moyenne : protéger les libertés de l'Église gallicane sans rompre l’unité catholique. Rome ne l’accepta jamais, et le concordat de Bologne (1516) devait remplacer ce régime contesté ; mais l’intention du roi n'était pas schismatique — elle prolongeait la vieille conviction capétienne que le roi de France, oint du Seigneur, est le protecteur-né de l'Église de son royaume. Ce prince à qui l’onction de Reims avait littéralement rendu la couronne garda toute sa vie une piété profonde, multipliant fondations et pèlerinages, et c’est lui qui voulut que l'Église elle-même refît le procès de Jeanne.
Le soir de Mehun-sur-Yèvre
Les dernières années furent assombries par le dauphin Louis, conspirateur impénitent réfugié en 1456 auprès du duc de Bourgogne. « Mon cousin de Bourgogne ne sait ce qu’il fait, aurait dit le roi : il nourrit le renard qui mangera ses poules. » Le mot était d’un politique — l’avenir le vérifia. Miné par une infection qui lui interdisait de s’alimenter, hanté, disent les chroniqueurs, par la crainte du poison, Charles VII s'éteignit le 22 juillet 1461 au château de Mehun-sur-Yèvre, où son règne improbable avait commencé.
Il fut porté à Saint-Denis sous le nom que l’histoire lui a gardé : le Victorieux. Nul règne ne connut pareil renversement — commencé dans la dérision d’un roi sans royaume, achevé dans la majesté d’un royaume sans rival. À son fils, il ne laissait pas seulement la France entière moins Calais : il laissait l’armée, l’impôt, le conseil — les instruments dont Louis XI, ingrat mais héritier, allait faire un chef-d'œuvre. Et il laissait à la France le plus pur de ses souvenirs : d’avoir été le roi de Jeanne d’Arc.
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