Aller au contenu
Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Abbé de Saint-Denis, régent du royaume · v. 1081-1151

Suger

L’abbé qui fit tenir le royaume et lever la lumière

Rôle : Abbé de Saint-Denis, régent du royaumeDates : v. 1081-1151

Un enfant de rien, offert tout petit à l’abbaye des rois, devenu le plus sûr conseiller de deux souverains et le gardien du royaume pendant que le roi guerroyait en Orient. De son chevet de Saint-Denis, où il fit percer la pierre pour y faire entrer le jour, est sortie la plus française des inventions : l’art gothique.

L’enfant offert à Saint-Denis

Nous ignorons presque tout de sa naissance : ni la date exacte — vers 1081 —, ni le lieu, ni le nom de ses parents, gens de petite condition dans la mouvance de l’abbaye. Suger n’en fit jamais mystère ni gloire ; il se disait volontiers tiré de la poussière, et cette humilité de départ, chez un homme qui gouverna la France, n’est pas le moindre trait de sa grandeur.

Vers 1091, l’enfant est offert comme oblat au monastère de Saint-Denis. Il y trouve, sur les bancs de l'école de Saint-Denis-de-l’Estrée, un condisciple de son âge : Louis, fils du roi Philippe Ier, le futur Louis VI. De cette camaraderie d'écoliers naîtra l’une des amitiés politiques les plus fécondes de notre histoire. Le petit oblat apprend le latin, la liturgie, les chartes ; il s’avère surtout un administrateur-né. Prévôt de Berneval en Normandie dès 1107, puis de Toury en Beauce en 1109, il relève des domaines ruinés, arrache l’abbaye aux empiétements des seigneurs voisins, plaide, transige, bâtit. Rome l’envoie en légation, il y séjourne, y observe les grandes affaires de la chrétienté. C’est là, en Italie, auprès du pape Calixte II, qu’un courrier le rejoint en 1122 : les moines de Saint-Denis l’ont élu abbé en son absence.

Le moine et le roi

L’abbaye qu’il reçoit n’est pas une maison ordinaire. Saint-Denis garde le corps de l’apôtre des Gaules, patron du royaume ; elle abrite déjà les sépultures royales et gardera bientôt les insignes de la couronne. Suger va faire de ce sanctuaire le cœur battant de la monarchie capétienne, et de lui-même le trait d’union entre l’autel et le trône.

Auprès de Louis VI, qu’il sert sans titre officiel mais avec une autorité que nul ne conteste, il travaille à une idée simple et neuve : le roi n’est pas un seigneur parmi d’autres, il est le suzerain de tous, le protecteur des églises et des pauvres, celui à qui l’on ne peut refuser l’obéissance. Le Gros passe sa vie à cheval, à réduire les brigands de l'Île-de-France, à briser les donjons de Montlhéry ou du Puiset ; Suger fournit la doctrine, l’argent, la plume. En 1124, quand l’empereur Henri V menace d’envahir le royaume, c’est à Saint-Denis que Louis VI vient prendre sur l’autel la bannière de son fief du Vexin, que l’abbé identifie à l’oriflamme du bienheureux martyr. Le royaume tout entier accourt ; l’empereur recule sans combattre. Ce jour-là naît, autour d’un étendard, le sentiment national français.

Suger fut aussi l’historien de son roi. Sa Vie de Louis le Gros demeure l’un des plus beaux textes du XIIe siècle, où l’on voit un moine peindre un prince avec l’affection d’un ami et la sévérité d’un clerc. Dans les dernières semaines du règne, c’est encore lui qui conduit à Bordeaux le jeune Louis VII et négocie son mariage avec Aliénor, héritière d’Aquitaine, célébré le 25 juillet 1137, une semaine avant que le vieux roi ne s'éteignît, le 1er août : d’un trait de plume, le domaine royal double.

Le régent du royaume

L'épreuve décisive vient en 1147. Louis VII, tourmenté par le souvenir de l’incendie de Vitry, veut prendre la croix. Suger l’en dissuade ; il tient qu’un roi doit d’abord à son peuple la justice et la paix. Le roi passe outre, mais il sait à qui confier la France : l’assemblée d'Étampes, en février 1147, désigne l’abbé de Saint-Denis pour gouverner en son absence.

Pendant plus de deux ans, ce vieil homme frêle, qui n’a ni armée en propre ni naissance à opposer aux princes, tient le royaume. Il lève les subsides, envoie de l’argent à l’armée engluée en Orient, protège les églises, rend la justice, réprime les remuements des barons. Lorsque Robert de Dreux, frère du roi, revient de croisade et intrigue pour ceindre lui-même la couronne, Suger l’arrête net par la seule autorité de son verbe et la fidélité des grands qu’il a su maintenir. Louis VII, rentré en novembre 1149 d’une croisade désastreuse, retrouve un royaume intact et prospère : il donne à son régent le titre de père de la patrie. L’abbé songeait déjà à repartir lui-même délivrer la Terre sainte lorsqu’il s'éteignit, le 13 janvier 1151.

La lumière de Saint-Denis

Il eût suffi de cela pour tenir rang parmi les grands serviteurs de la France. Mais Suger a fait davantage : il a inventé une manière de bâtir.

L’abbatiale carolingienne était trop étroite, les jours de fête, pour les foules de pèlerins. Il entreprit de la refaire. La façade occidentale, avec ses trois portails et sa rose, fut consacrée le 9 juin 1140 ; le chevet, élevé en un peu plus de trois ans, le fut le 11 juin 1144, en présence du roi, de la reine et de presque tout l'épiscopat du royaume. Là, pour la première fois, la croisée d’ogives, l’arc brisé et l’arc-boutant conjuguent leurs forces pour décharger les murs : la pierre s'évide, les fenêtres s'élargissent, le double déambulatoire et sa couronne de chapelles ne forment plus qu’un espace continu baigné d’une clarté colorée que Suger nomme lux nova, la lumière nouvelle.

Car ce chantier est d’abord une théologie. L’abbé lisait les écrits attribués à Denys l’Aréopagite — que son abbaye, selon la croyance du temps, identifiait à son propre martyr — et il y avait puisé la conviction que le beau visible conduit à l’invisible. Il fit graver sur les portes de bronze du sanctuaire ces vers, qui sont son testament :

L’esprit obtus s'élève vers le vrai par ce qui est matériel, et, submergé auparavant, il ressuscite en voyant cette lumière.

Suger, inscription des portes de Saint-Denis

Saint Bernard, qui prêchait l’austérité, lui reprocha ce faste ; Suger réforma la discipline de ses moines mais ne céda rien sur l’ornement du sanctuaire : ce qui est donné à Dieu, disait-il en substance, n’est jamais trop beau. De Saint-Denis, l’art nouveau gagna Sens, Noyon, Laon, Chartres, Paris, avant de conquérir l’Europe entière sous un nom que lui donneront, par dédain, des humanistes tardifs : le gothique. Les contemporains, eux, disaient simplement l'œuvre française.

Le père de la patrie

Suger repose dans son abbaye, parmi les rois qu’il a servis et dont il a fait la nécropole. Il n’a jamais porté d'épée, jamais commandé une bataille, jamais rien possédé en propre. Il a pourtant donné à la monarchie française trois choses qu’elle ne perdra plus : l’idée que le roi est le père commun et le juge suprême du royaume, un sanctuaire national où se mêlent l’oriflamme, les tombeaux et les regalia, et une manière de faire monter la pierre vers la lumière qui reste, huit siècles plus tard, la signature de la France sur le sol du monde.

À lire également