Il ne conquit presque rien et laissa un royaume à peine plus grand qu’il ne l’avait reçu. Mais entre Paris et Orléans, il rendit au roi de France ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait possédé : la capacité de se faire obéir.
« On ne prend pas le roi, même aux échecs »
Il y a des règnes qui s'évaluent en provinces gagnées, et d’autres en autorité rétablie. Celui de Louis VI appartient à la seconde espèce, et c’est ce qui le rend difficile à raconter — car son œuvre ne se voit pas sur une carte. Elle se mesure à ceci : quand il monte sur le trône en 1108, le roi de France ne peut pas traverser son propre domaine sans être rançonné ; quand il meurt en 1137, il tient tête à l’empereur d’Occident et marie son fils à l’héritière d’Aquitaine.
Un royaume grand comme un chemin
Il faut se figurer ce qu'était alors le domaine royal. Une bande de terre entre Paris, Orléans, Senlis et Étampes, hérissée de donjons dont les maîtres vivaient du pillage des routes et des abbayes. Le roi y était théoriquement souverain, et pratiquement gêné. Entre sa capitale et sa seconde ville, la tour de Montlhéry commandait la route et interdisait le passage au gré de l’humeur de son seigneur.
Suger rapporte que Philippe Ier, mourant, recommanda à son fils de ne jamais lâcher cette forteresse, qui lui avait causé plus de tourments qu’aucune autre affaire de son règne. Le conseil dit tout de la situation : le roi de France, héritier de Charlemagne et sacré à Reims, avait pour principal ennemi un châtelain installé à sept lieues de son palais.
Louis n’attendit pas la couronne pour s’y attaquer. Associé aux affaires du vivant de son père, il guerroyait déjà depuis une dizaine d’années lorsque Philippe Ier s'éteignit à Melun le 29 juillet 1108. Cinq jours plus tard, il se faisait sacrer — non à Reims, mais à Orléans, par l’archevêque de Sens. L’entorse à la coutume s’expliquait par les difficultés de l’archevêché de Reims et par la hâte : il fallait couper court à toute contestation. Le sacre passé, plus rien ne se discutait.
La guerre aux seigneurs brigands
Le règne fut alors une longue tournée de police armée, menée château par château, pendant près de trente ans. Hugues du Puiset, qui rançonnait les pèlerins et les moines, fut assiégé trois fois — 1111, 1112, 1118 — avant que sa forteresse ne fût rasée. Thomas de Marle, sire de Coucy, dont les crimes révoltaient jusqu'à ses pairs, fut frappé d’excommunication au concile de Beauvais, puis réduit par les armes. D’autres suivirent, à Montmorency, à Roucy, dans le Beauvaisis.
Ces expéditions n’ont pas la grandeur d’une croisade et l’histoire les retient mal. Elles ont pourtant fondé quelque chose. En allant lui-même, avec l’ost, briser les donjons de ceux qui opprimaient les églises et les marchands, Louis VI donnait un contenu concret au serment du sacre. Le roi n'était plus seulement le suzerain le plus élevé : il devenait le recours, celui vers qui l’on se tourne quand le seigneur voisin est un tyran. La monarchie capétienne a gagné là son premier titre de légitimité populaire, et elle ne l’a plus perdu.
Brémule, ou la leçon d’une défaite
Contre les grands princes, la partie fut moins heureuse. Henri Ier Beauclerc, roi d’Angleterre et duc de Normandie, était un adversaire d’une autre stature. Le 20 août 1119, à Brémule, la chevalerie française chargea en désordre et fut battue. Louis perdit son cheval et son étendard, et dut fuir dans la forêt.
C’est de cette journée que vient le mot le plus connu de son règne. Suger raconte qu’un chevalier normand saisit la bride du roi en criant qu’il le tenait, et que Louis l’abattit d’un coup en lui répondant qu’on ne prend pas un roi. La formule qui a traversé les siècles — « on ne prend pas le roi, même aux échecs » — doit sans doute au récit de l’abbé plus qu'à la bouche du souverain ; elle n’en dit pas moins ce que le roi et son entourage voulaient faire entendre. La personne du roi n’est pas une prise de guerre comme une autre : elle est sacrée, et l’homme qui y porte la main touche à autre chose qu’un ennemi vaincu.
1124 : l’oriflamme
Cinq ans plus tard vint l'épisode qui justifie à lui seul ce règne. L’empereur Henri V, gendre et allié du roi d’Angleterre, marcha sur Reims avec l’intention d’humilier la France.
Louis VI se rendit à Saint-Denis, prit sur l’autel la bannière de l’abbaye — cette oriflamme que les rois lèveraient désormais avant chaque grande guerre — et convoqua l’ost du royaume. Ce qui suivit surprit tout le monde, à commencer sans doute par le roi. Le comte de Flandre vint, le duc de Bourgogne vint, le comte d’Anjou vint, le comte de Champagne vint ; des princes qui ne devaient au roi qu’un hommage formel et qui l’avaient souvent combattu se rangèrent sous sa bannière. L’empereur, devant cette armée, se retira sans livrer bataille.
Il n’y eut donc ni victoire ni bataille — et pourtant l'événement compte parmi les plus importants de la période. Pour la première fois depuis des siècles, les grands féodaux avaient répondu ensemble à l’appel du roi contre un ennemi du dehors. Ils avaient agi non comme des vassaux acquittant une obligation, mais comme les membres d’un même corps menacé. Ce jour-là, la France a existé avant d'être unifiée.
Suger, ou le roi bien conseillé
On ne peut séparer ce règne de l’homme qui l’a servi et raconté. Suger, moine puis abbé de Saint-Denis à partir de 1122, fut le conseiller de Louis VI, l’administrateur de son abbaye, et son biographe dans la Vie de Louis le Gros. C’est à lui que nous devons presque tout ce que nous savons du règne — ce qui oblige à le lire avec précaution, car il écrit pour la gloire de son roi et de son abbaye.
Il reste que l’association fut féconde. Saint-Denis devint sous Louis VI ce qu’elle demeura jusqu'à la fin : la nécropole des rois, le dépôt de l’oriflamme, le sanctuaire de la monarchie. Et le modèle du roi conseillé par un grand ecclésiastique, inauguré ici, allait traverser l’histoire de France jusqu'à Richelieu et Mazarin.
Ce qu’il laisse
Les dernières années furent assombries par la maladie et par le deuil. Devenu si corpulent qu’il ne pouvait plus monter à cheval — d’où ce surnom de Gros que la postérité lui a laissé, préférant sa silhouette à son courage —, il perdit en octobre 1131 son fils aîné Philippe, tué à Paris par une chute de cheval qu’un porc échappé avait provoquée. Le cadet fut sacré à Reims dans les jours qui suivirent, sous le nom de Louis VII.
Le dernier acte du règne fut le meilleur. En juillet 1137, mourant, Louis VI conclut le mariage de son fils avec Aliénor, héritière du plus vaste duché du royaume. Il s'éteignit le 1er août, sans avoir appris que la cérémonie avait eu lieu. L’Aquitaine entrait dans la maison de France ; qu’elle en soit ressortie quinze ans plus tard n'ôte rien à la justesse du calcul.
L’héritage du roi batailleur
Louis VI n’a gagné aucune grande bataille et n’a guère agrandi son domaine. Il a fait autre chose, et de plus difficile : il a rendu le pouvoir royal effectif là où il s’exerçait. Après lui, le roi de France est obéi chez lui, protège les églises et les faibles, dispose d’une armée que les grands rejoignent quand la France est menacée, et s’appuie sur une abbaye qui est le cœur spirituel de la monarchie.
Son petit-fils Philippe Auguste conquerra la Normandie et gagnera Bouvines. Il n’aurait rien pu faire de tel sans le travail obscur de ce roi obèse qui passa trente ans à démolir des donjons entre Paris et Orléans.
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