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Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Connétable de France · v. 1320-1380

Bertrand du Guesclin

L'épée du roi sage, le dogue noir de Brocéliande

Rôle : Connétable de FranceDates : v. 1320-1380

Un cadet breton sans fortune ni beauté, que sa mère elle-même désespérait de marier, devint le premier soldat de la Couronne et le bras d’un roi qui ne montait plus à cheval. En dix ans, il reprit à l’Angleterre presque tout ce que Poitiers lui avait livré, et fut couché à Saint-Denis aux pieds de son maître.

Le plus laid enfant de Rennes à Dinan

Il naquit vers 1320 au manoir de La Motte-Broons, entre Dinan et Rennes, dans une famille de petite noblesse bretonne dont la fortune tenait en quelques métairies. Son biographe en vers, le trouvère Cuvelier, qui écrivit peu après sa mort, ne lui fait grâce de rien :

Il n’y avait enfant si laid de Rennes jusqu'à Dinan.

Cuvelier, La Chanson de Bertrand du Guesclin, vers 1385

Camus, noiraud, trapu, brutal, l’aîné de dix enfants passe son enfance à se battre avec les valets et les fils de paysans, relégué à la table basse, tenu pour la honte de la maison. La légende — car c’en est une, brodée par les chansons — veut qu’il se soit révélé à un tournoi de Rennes, en 1337, sous une armure empruntée, désarçonnant tout venant jusqu'à ce que son propre père se présente à la lice et qu’il jette sa lance. Ce qui est certain, c’est que ce garçon n’apprit jamais à lire et sut d’emblée tout ce qu’il faut savoir de la guerre.

La guerre de Bretagne, école de patience

La succession de Bretagne, ouverte en 1341, lui donne son champ. Il tient pour Charles de Blois, neveu du roi de France, contre Jean de Montfort soutenu par l’Angleterre. Ce n’est pas la guerre des chroniques courtoises : c’est vingt ans d’embuscades dans les taillis, de coups de main nocturnes, de châteaux surpris à l’aube par des hommes déguisés en bûcherons. Il y forge sa manière — mépriser la parade, viser l’efficace, frapper où l’ennemi ne regarde pas — et sa réputation : les Anglais l’appellent le dogue noir de Brocéliande.

En 1356-1357, sa défense du siège de Rennes contre le duc de Lancastre le fait connaître du royaume entier. Charles de Blois, puis le dauphin Charles, remarquent ce roturier de manières et gentilhomme de sang, dont le seul défaut est de n’avoir ni terres ni écus. Il sera fait chevalier, capitaine du roi, et ne cessera plus de servir.

Cocherel, Auray, l’Espagne

Le 16 mai 1364, il écrase à Cocherel, en Normandie, les Navarrais du captal de Buch : la nouvelle atteint Reims le jour même où Charles V va se faire sacrer. Le règne s’ouvre sur une victoire, et le vainqueur reçoit le comté de Longueville. Quatre mois plus tard, à Auray, le 29 septembre 1364, tout s'écroule : Charles de Blois est tué, l’armée bretonne détruite, Bertrand pris les armes à la main après avoir brisé sa hache. Il faudra le racheter.

Charles V lui confie alors une mission de génie politique : débarrasser la France des Grandes Compagnies, ces bandes de routiers désœuvrés qui rançonnaient les campagnes depuis la paix de Brétigny. Du Guesclin les mène en Espagne en 1365, sous couleur de croisade, et les emploie à chasser du trône de Castille Pierre le Cruel, allié de l’Angleterre, au profit d’Henri de Trastamare. Le royaume respire ; l'échiquier européen bascule.

L’affaire se paie. Le Prince Noir intervient, et le 3 avril 1367, à Nájera, Bertrand est de nouveau vaincu et capturé. On rapporte qu’il obtint sa libération en piquant l’orgueil de son vainqueur, se disant retenu par crainte, et qu’il fixa lui-même sa rançon à cent mille doubles, assurant qu’il n'était fileuse en France ni en Castille qui ne filât pour la payer. Libre, il retourne en Espagne : Montiel, le 14 mars 1369, achève Pierre le Cruel. La tradition lui prête, dans la tente où les deux frères ennemis roulaient à terre, cette réplique en aidant Trastamare à reprendre le dessus : « Je n'ôte ni ne mets roi, mais j’aide mon seigneur. » Le mot est trop beau pour être sûr ; il peint pourtant exactement l’homme.

Le connétable du roi sage

Le 2 octobre 1370, Charles V lui remet à Vincennes l'épée de connétable de France. Il refusa d’abord, dit-on, s’estimant trop pauvre et de trop petite naissance pour commander aux princes du sang ; le roi passa outre. Ce fut le meilleur choix de son règne.

Car la stratégie de Charles V est celle d’un clerc autant que d’un roi : ne jamais livrer la bataille rangée où la chevalerie française s’est fait détruire à Crécy et à Poitiers, laisser les chevauchées anglaises s'épuiser dans le vide, tenir les places, harceler les convois, reprendre les châteaux un à un. Nul n'était mieux fait que ce Breton pour appliquer un tel programme. Le 4 décembre 1370, à Pontvallain, il surprend et anéantit la troupe de Robert Knolles ; puis il enlève le Poitou, la Saintonge, l’Aunis, réduit la Guyenne, nettoie la Normandie des garnisons navarraises. En 1375, la trêve de Bruges constate le désastre anglais : de tout l’empire arraché à Jean le Bon, il ne reste à Édouard III qu’une poignée de ports — Bordeaux, Bayonne, Calais, Cherbourg, Brest.

La fin fut plus amère. Lorsque Charles V, en 1378, prononça la confiscation du duché de Bretagne, le connétable, breton et vassal, ne cacha pas sa répugnance ; on parla de disgrâce, il offrit de rendre l'épée. Le roi la lui laissa. Il repartit combattre dans le Midi.

Châteauneuf-de-Randon et Saint-Denis

Il mourut le 13 juillet 1380 sous les murs de Châteauneuf-de-Randon, en Gévaudan, d’une maladie contractée au siège — non d’une blessure. La tradition, reprise de siècle en siècle, veut que le gouverneur anglais de la place, ayant juré de remettre les clés au connétable, soit venu les déposer sur son cercueil : belle image, tardive et probablement légendaire, mais qui dit assez le respect que l’ennemi lui portait.

Son corps fut partagé selon l’usage du temps : les entrailles au Puy, la chair à Montferrand, le cœur à Dinan, dans l'église Saint-Sauveur, chez lui. Les ossements, eux, prirent la route de Paris. Charles V, qui n’avait plus que deux mois à vivre, ordonna qu’on couchât son connétable à Saint-Denis, dans la basilique des rois, tout près du tombeau qu’il s'était fait préparer. Neuf ans plus tard, en mai 1389, Charles VI lui fit célébrer là des obsèques royales, avec chevaux caparaçonnés et oraison funèbre.

Un cadet breton de petite noblesse repose ainsi, gisant de pierre les mains jointes, parmi les Capétiens et les Valois. Aucune récompense n’a mieux dit ce qu’est le service du roi : la fidélité y vaut la naissance, et le royaume reconnaît les siens à ce qu’ils lui ont donné.

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