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Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Institution · XVIe – XVIIIe siècle

L'Église de France et la couronne

Le roi Très Chrétien, le clergé du royaume et le siège de Pierre

Période : XVIe – XVIIIe siècle

Aucune monarchie d’Europe ne fut plus catholique que celle de France, et aucune ne discuta davantage avec Rome. Fille aînée de l'Église, la couronne nommait ses évêques, taxait son clergé et défendait ses libertés : équilibre singulier, fécond et périlleux, que l’on nomme gallicanisme.

Le roi Très Chrétien

Le sacre de Reims ne fait pas seulement un roi : il fait un personnage sacré. Oint de l’huile de la Sainte Ampoule aux mêmes endroits que les évêques, revêtu de la dalmatique des diacres, communiant sous les deux espèces comme les clercs, le roi de France n'était plus, aux yeux du droit canonique lui-même, un simple laïc. On le disait persona mixta. Il était chanoine honoraire de Saint-Jean de Latran à Rome, de Saint-Martin de Tours, de Saint-Hilaire de Poitiers, de Saint-Jean de Lyon. Le titre de roi Très Chrétien, que la papauté réserve aux souverains français à partir du XVe siècle, n'était pas un compliment diplomatique mais une qualification officielle : il figurait dans les bulles.

De cette onction découlait une prérogative que l’Europe regardait avec étonnement : le toucher des écrouelles. Au lendemain de son sacre, et aux grandes fêtes, le roi parcourait les rangs des malades affligés d’adénites tuberculeuses et les touchait en prononçant la formule que la tradition a conservée.

Le roi te touche, Dieu te guérisse.

Les théologiens du royaume, sur la foi d’Eusèbe, aimaient dire que le prince était « évêque du dehors » : sans pouvoir sur la doctrine ni sur les sacrements, mais chargé par Dieu de la protection extérieure de l'Église. Cette conception noble a produit le meilleur — les croisades, les fondations, le patronage des ordres — et rendu presque inévitables les conflits de frontière avec le pouvoir spirituel.

Le Concordat de Bologne

Le fait juridique majeur date de 1516. Depuis la Pragmatique Sanction de Bourges, en 1438, les chapitres et les communautés élisaient librement évêques et abbés ; le Saint-Siège n’y consentait pas et la couronne n’y trouvait pas son compte. Au lendemain de Marignan, François Ier et le pape Léon X signent à Bologne, le 18 août 1516, un concordat qui gouvernera l'Église de France jusqu'à la Révolution : le roi nomme aux archevêchés, évêchés et grandes abbayes du royaume — plusieurs centaines de bénéfices —, et le pape leur donne l'institution canonique. Le premier choisit l’homme, le second lui confère la juridiction spirituelle : ni l’un ni l’autre ne peut se passer de l’autre.

Le Parlement de Paris et l’Université résistèrent, criant à la vente des âmes, et il fallut deux ans et une séance de contrainte pour obtenir l’enregistrement, en mars 1518. Leurs griefs n'étaient pas vains : le concordat ouvrit la voie à la commende, aux abbayes données en revenu à des cadets de cour, aux prélats plus courtisans que pasteurs. Mais il eut un effet politique immense et rarement mesuré : en liant l'épiscopat français à la couronne, il donna au roi un intérêt majeur à demeurer catholique. Là où les princes allemands ou anglais gagnèrent à la Réforme les biens et les nominations de l'Église, le roi de France les possédait déjà. La France est peut-être restée catholique, pour une part, parce qu’elle n’avait rien à gagner à cesser de l'être.

Le gallicanisme et les quatre articles

De ce voisinage étroit naquit une doctrine, ou plutôt deux. Le gallicanisme royal soutenait que le roi ne relève en rien du pape pour le temporel ; le gallicanisme parlementaire, plus intraitable, faisait des magistrats les gardiens des « libertés de l'Église gallicane », recueillies en 1594 par Pierre Pithou en quatre-vingt-trois articles : le pape ne peut lever de décimes en France sans le roi, ses bulles ne s’y publient qu’après vérification, les appels comme d’abus permettent de porter devant le Parlement les excès des juges d'Église. Les décrets du concile de Trente, reçus par le clergé de France en 1615, ne furent jamais promulgués comme lois du royaume — situation étrange d’un pays très catholique qui n’appliqua le concile que par la ferveur de ses évêques.

La crise éclate sous Louis XIV, à propos de la régale : le droit du roi de percevoir les revenus d’un évêché vacant et d’y pourvoir aux bénéfices. En l'étendant en 1673 à tous les diocèses du royaume, y compris ceux qui en avaient toujours été exempts, le roi rencontra la résistance de deux évêques d’une sainteté reconnue, Pavillon d’Alet et Caulet de Pamiers, puis celle du pape Innocent XI. L’assemblée extraordinaire du clergé, réunie en 1681, vota le 19 mars 1682 la Déclaration des quatre articles, rédigée par Bossuet, dont le premier pose le principe de tout le débat :

Saint Pierre et ses successeurs n’ont reçu de Dieu de puissance que sur les choses spirituelles et qui concernent le salut, non sur les choses civiles et temporelles.

Déclaration du clergé de France, 19 mars 1682

Les trois autres affirmaient l’autorité des conciles généraux, la règle des canons et des usages gallicans, et le caractère non irréformable du jugement pontifical sans le consentement de l'Église. Le roi en imposa l’enseignement dans toutes les facultés. Rome répondit en refusant les bulles d’institution aux évêques nommés : trente-cinq diocèses français demeurèrent sans pasteur. L'épreuve dura douze ans. En 1693, Louis XIV, vieillissant et engagé dans une guerre européenne, écrivit à Innocent XII pour retirer l'édit d’enregistrement, tandis que les évêques signataires adressaient au pape des lettres de regret. Les quatre articles ne furent jamais condamnés par la France ni acceptés par Rome : ils restèrent une opinion d'école, et l’exemple durable de ce qu’il en coûte à une monarchie chrétienne de vouloir régler seule les frontières du spirituel.

L’assemblée du clergé et le don gratuit

Premier ordre du royaume, le clergé de France ne payait pas la taille. Il ne payait pas rien pour autant. Depuis le contrat de Poissy de 1561, par lequel il s'était chargé d’une part des dettes de la couronne, il avait obtenu de s’imposer lui-même : c’est l’origine des décimes ordinaires et du fameux don gratuit. Tous les cinq ans, une assemblée générale du clergé — députés du premier et du second ordre élus par les provinces ecclésiastiques — se réunissait, généralement à Paris, examinait l'état de l'Église de France, légiférait sur les séminaires, les livres, les mœurs, et négociait avec les commissaires du roi la somme qu’elle voulait bien accorder.

Cette assemblée fut, jusqu'à la fin, la seule institution représentative permanente de l’ancienne France, alors que les états généraux ne se réunissaient plus depuis 1614. Elle disposait d’une administration propre, de receveurs généraux, d’un crédit excellent — le clergé empruntait à meilleur taux que le roi — et d’une liberté de parole singulière. Le don gratuit atteignait seize millions de livres à la fin du XVIIIe siècle ; mais l’assemblée savait dire non. En 1788, requise de huit millions par un pouvoir aux abois, elle n’en accorda que dix-huit cent mille, assortis de remontrances. Ce refus, dernier acte de liberté d’un corps privilégié, précipita la convocation des états généraux qui allaient tout emporter — le clergé le premier.

Rome, la couronne, et la rupture

Les rapports du royaume avec le Saint-Siège furent ceux d’une fille aînée : affectueux, indociles, indispensables. La France protégea la papauté, lui donna asile à Avignon, arma pour ses causes — et la contredit sans cesse. Le XVIIIe siècle vit le paradoxe s’aggraver. La bulle Unigenitus, sollicitée par Louis XIV en 1713 contre le jansénisme, divisa l'épiscopat, arma les parlements contre les évêques et empoisonna un demi-siècle de vie publique. En 1764, un roi très chrétien dut signer l'édit qui chassait du royaume les jésuites — les meilleurs serviteurs intellectuels de sa propre cause —, cédant aux magistrats gallicans et aux philosophes. La monarchie laissait s’affaiblir l'Église sur laquelle elle reposait.

La fin vint ensemble pour l’une et pour l’autre. La nuit du 4 août 1789 abolit la dîme ; le décret du 2 novembre mit les biens du clergé « à la disposition de la nation » ; la Constitution civile du clergé, votée le 12 juillet 1790, refit les diocèses sur la carte des départements et soumit les évêques à l'élection, sans que Rome fût seulement consultée. Louis XVI la sanctionna le 26 décembre 1790, sous la contrainte, et n’en connut plus la paix : il tint cette signature pour la faute de son règne et voulut s’en confesser jusque sur l'échafaud. Pie VI la condamna au printemps suivant. Le serment exigé des prêtres brisa l'Église de France en deux et ouvrit la persécution : les Carmes, les pontons de Rochefort, les martyrs de Compiègne.

Il fallut le Concordat de 1801 pour relever les ruines, et Bonaparte y reprit, presque mot pour mot, le mécanisme de 1516 : nomination par le chef de l'État, institution par le pape. La monarchie très chrétienne avait trouvé une formule si juste que la République et l’Empire durent la rappeler à leur secours. C’est peut-être le plus bel hommage rendu à l’alliance du trône et de l’autel : ses adversaires eux-mêmes n’ont pas su faire autrement.