L’histoire a longtemps caricaturé Louis XVI en roi faible et borné. Le vrai visage est tout autre : un prince savant et scrupuleux, le plus grand réformateur de l’ancienne monarchie, le vainqueur de l’Angleterre en Amérique, le protecteur de La Pérouse — et, au bout du chemin, un chrétien montant à l'échafaud avec la sérénité des martyrs.
« Je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute ; je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France »
Un prince nourri de sciences et de devoir
Né à Versailles le 23 août 1754, le duc de Berry n'était pas destiné à régner : il fallut la mort de son frère aîné, puis celle de son père, le vertueux dauphin Louis-Ferdinand, en 1765, pour faire de cet enfant studieux l’héritier de la couronne. Orphelin de père à onze ans, de mère à douze, il grandit dans le sérieux et la piété, nourri de Fénelon et du Télémaque, mais aussi de géographie, de mathématiques, de physique et d’anglais, qu’il lit couramment — il traduira Gibbon et suivra dans les gazettes britanniques les débats du Parlement. La légende du serrurier borné a travesti ce goût d’artisan pour la mécanique de précision, qui était chez lui curiosité d’esprit scientifique. En 1770, il épouse l’archiduchesse Marie-Antoinette, scellant l’alliance autrichienne.
Le 10 mai 1774, la mort de Louis XV le fait roi à dix-neuf ans. La tradition rapporte le cri des deux jeunes époux tombant à genoux : « Mon Dieu, protégez-nous, nous régnons trop jeunes ! » Le 11 juin 1775, dans la cathédrale de Reims, Louis XVI reçoit l’onction du sacre avec une ferveur qui frappe les assistants ; il touche les scrofuleux selon le rite immémorial, et la vieille alliance du trône et de l’autel semble rajeunie par ce roi de vingt ans, sincèrement chrétien, sincèrement épris du bonheur de ses peuples.
Le roi réformateur
Nul souverain n’a plus réformé en moins d’années. Dès 1774, Louis XVI appelle Turgot au contrôle général : liberté de circulation des grains, puis, par les édits de 1776, suppression de la corvée royale et des jurandes qui enfermaient le travail. La résistance des privilégiés emporte le ministre, mais non l'élan. Necker administre avec économie et publie en 1781 le premier compte rendu des finances jamais mis sous les yeux de la nation. Le Roi, de sa propre autorité, abolit en 1779 le servage et la mainmorte dans le domaine royal ; en 1780, il supprime la question préparatoire — la torture infligée aux accusés —, avant d’abolir la question préalable en 1788 : la France royale renonce à la torture judiciaire avant presque toute l’Europe. Les prisons sont visitées et réformées, les hôpitaux agrandis, les protestants enfin dotés d’un état civil par l'édit de tolérance de novembre 1787, mûri avec Malesherbes.
Il faut y ajouter le roi des savants et des marins : fondateur de l'École des mines, protecteur de Lavoisier et des frères Montgolfier, créateur du port de Cherbourg dont il visite en 1786 les travaux gigantesques, acclamé par les foules normandes — seul grand voyage de sa vie, qui lui révéla combien son peuple l’aimait. En 1785, il conçoit et annote de sa main les instructions de l’expédition de La Pérouse, chargée d’achever la carte du Pacifique : le roi géographe rêvait de donner à la France la gloire scientifique que Cook avait donnée à l’Angleterre. La tradition veut que, jusque dans les jours du Temple, il ait demandé des nouvelles de ses navires perdus.
La revanche du drapeau blanc : l’Amérique et la mer
Louis XVI fut aussi un roi victorieux, ce que l’on oublie trop. Résolu à effacer l’humiliation du traité de Paris de 1763, il poursuit le relèvement naval entrepris par Choiseul : sous Sartine puis sous le maréchal de Castries, la marine royale atteint le plus haut point de son histoire. En février 1778, le Roi reconnaît les États-Unis d’Amérique et signe avec eux l’alliance. Suivent les campagnes que l’on sait : Rochambeau et son corps expéditionnaire, d’Estaing puis de Grasse sur l’Atlantique, Suffren multipliant les prodiges aux Indes. En septembre 1781, la victoire navale de la Chesapeake enferme Cornwallis dans Yorktown, où il capitule le 19 octobre devant Washington et Rochambeau. Par le traité de Versailles du 3 septembre 1783, l’Angleterre reconnaît l’indépendance américaine : la France de Louis XVI a pris sa revanche et rendu au drapeau blanc son rang sur toutes les mers.
Victoire chèrement payée : la guerre a creusé une dette que l’archaïsme fiscal du royaume — où les plus riches payaient le moins — ne permet plus de porter. Calonne propose en 1787 un plan hardi : subvention territoriale égale pour tous, assemblées provinciales. L’assemblée des notables s’y dérobe, les parlements se cabrent, et c’est pour vaincre cette résistance des privilégiés — il faut le redire : la Révolution commença par une révolte des privilèges contre les réformes du Roi — que Louis XVI convoque, le 8 août 1788, les états généraux, qu’aucun roi n’avait réunis depuis 1614. En décembre, il accorde au tiers état le doublement de sa représentation.
L’orage de 1789
Le 5 mai 1789, les états généraux s’ouvrent à Versailles. Le conflit sur le vote par tête dégénère ; le 17 juin, le tiers se proclame Assemblée nationale. À la séance royale du 23 juin, Louis XVI présente un programme immense — égalité devant l’impôt, libertés individuelles, états provinciaux, consentement périodique des subsides — qui, accepté, eût fait de la France une monarchie rénovée sans une goutte de sang. Il est balayé par l'événement. Le 14 juillet, Paris s’empare de la Bastille ; le Roi, qui a interdit de tirer sur son peuple, retire les troupes et vient à l’Hôtel de ville, cocarde au chapeau. Les 5 et 6 octobre, l'émeute marche sur Versailles, massacre ses gardes du corps et ramène de force la famille royale aux Tuileries. Le Roi n’est plus libre : tout ce qui suit doit se lire à cette lumière.
Prisonnier moral, Louis XVI sanctionne ce qu’il ne peut empêcher. Mais lorsque la Constitution civile du clergé, condamnée par le pape Pie VI, prétend séparer l'Église de France de Rome, sa conscience se dresse. À Pâques 1791, la foule l’empêche d’aller communier à Saint-Cloud des mains d’un prêtre non assermenté : le Roi comprend qu’il n’a même plus la liberté de son âme.
Varennes et la vérité du 20 juin 1791
Dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, la famille royale quitte secrètement les Tuileries pour gagner Montmédy, place forte de la frontière, d’où le Roi entend traiter d'égal à égal avec l’Assemblée — non pour émigrer, mais pour rendre à la couronne sa liberté de négociation. La berline est reconnue et arrêtée à Varennes-en-Argonne ; le retour vers Paris, au milieu des outrages, est un chemin de croix.
Avant de partir, Louis XVI avait laissé sur son bureau la Déclaration à tous les Français du 20 juin 1791, que l’on lira sur ce site : ce texte capital, trop peu connu, est le vrai testament politique du règne. Le Roi y expose, article par article, avec une lucidité que les faits allaient tragiquement vérifier, les vices de la Constitution qu’on lui imposait : une assemblée toute-puissante et sans contrepoids, un roi réduit à un vain simulacre, des clubs substitués aux pouvoirs légitimes, l’anarchie promise à la France au nom de la liberté. Rien de moins qu’un manifeste pour la monarchie tempérée, écrit par le monarque même que l’on peignait en despote. Ramené captif, suspendu, puis rétabli, il jure en septembre 1791 une Constitution à laquelle il ne croit pas — dernière tentative de loyauté envers un peuple qu’il se refuse à combattre.
Le Temple, le procès, le martyre
La guerre, déclarée en avril 1792 contre son vœu intime, précipite tout. Le 20 juin 1792, l'émeute envahit les Tuileries : le Roi, coiffé du bonnet rouge, oppose aux piques un calme qui force l’admiration même de ses ennemis. Le 10 août, l’insurrection donne l’assaut au château ; pour épargner le sang, Louis XVI se réfugie auprès de l’Assemblée tandis que ses gardes suisses se font massacrer. Suspendu, puis déchu, il est enfermé au Temple avec les siens le 13 août. Commence alors la plus admirable période de sa vie : dans la tour, le roi captif fait l'éducation de son fils, lit, prie, et gravit chaque jour un degré de plus vers la sainteté du pardon.
Traduit en décembre devant la Convention, qui se fait à la fois accusatrice, juge et partie, il se défend avec une dignité simple, assisté de l’héroïque Malesherbes, de Tronchet et de de Sèze, dont la plaidoirie lance aux conventionnels : « Je cherche parmi vous des juges, et je n’y vois que des accusateurs. » La mort est votée à une majorité étroite, où pèse la voix de son propre cousin, le duc d’Orléans. Le testament qu’il rédige le jour de Noël 1792 est un des plus beaux textes du patrimoine chrétien de la France :
Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis sans que je leur en aie donné aucun sujet, et je prie Dieu de leur pardonner, de même qu'à ceux qui, par un faux zèle ou par un zèle mal entendu, m’ont fait beaucoup de mal.
Le 21 janvier 1793, sur la place de la Révolution — cette place Louis-XV élevée par son grand-père —, Louis XVI monte à l'échafaud assisté de l’abbé Edgeworth de Firmont. Il proteste une dernière fois de son innocence et pardonne ; le roulement des tambours couvre sa voix. Il avait trente-huit ans.
La postérité royaliste et chrétienne n’a jamais cessé de vénérer en lui le Roi-Martyr, mort pour avoir refusé de verser le sang de son peuple et de livrer l'Église. L’histoire sérieuse, de son côté, a rendu justice au réformateur : abolition de la torture, tolérance civile, libération des serfs du domaine, victoire d’Amérique, épopée de La Pérouse — peu de règnes furent aussi féconds. Faible, Louis XVI ? Il faut relire sa Déclaration du 20 juin 1791, son testament et le récit de sa mort : on y découvre une force d’un autre ordre, celle qui ne se mesure pas au canon, et qui fait les martyrs.
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