Aucune voix française n’a jamais porté plus haut. Évêque, précepteur d’un dauphin, orateur des funérailles royales, Bossuet a donné à la monarchie très chrétienne sa théologie et à notre langue quelques-unes de ses plus grandes pages. On l’appelait l’Aigle de Meaux.
Le Dijonnais et la Bible
Jacques-Bénigne Bossuet naît à Dijon le 27 septembre 1627, dans une famille de robe : son père est conseiller au parlement de Bourgogne, puis au parlement de Metz. L’enfant est tonsuré à huit ans, chanoine de Metz à treize, et découvre au collège des jésuites de Dijon la Bible, qu’il ne quittera plus. Il monte à Paris, au collège de Navarre, sous la direction de Nicolas Cornet ; il y soutient des thèses éblouissantes, y attire l’attention de Condé et, dit-on, celle de l’hôtel de Rambouillet, où le jeune homme improvise un sermon à onze heures du soir — d’où le mot de Voiture, qui n’avait jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard.
Saint Vincent de Paul le prépare au sacerdoce ; il est ordonné prêtre en 1652 et docteur en théologie la même année. Puis, sept années durant, il s’enterre à Metz comme archidiacre : ville partagée entre catholiques, protestants et juifs, où il apprend la controverse sans aigreur et acquiert cette connaissance de l'Écriture qui fera sa force. Quand il revient à Paris en 1659, il est prêt.
La chaire
Le siècle avait de grands prédicateurs ; il n’en eut qu’un de cette taille. Bossuet prêche l’Avent et le Carême devant la cour à partir de 1661, au Louvre, aux Tuileries, à Saint-Germain. Sa parole n’est ni fleurie ni raffinée : elle est ample, biblique, martelée, portée par une pensée qui avance comme une armée. Il ose devant Louis XIV les sermons sur la mort, sur l’ambition, sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Église.
Mais c’est dans l’oraison funèbre qu’il atteint le sublime. Il en prononça une dizaine ; six ont fait sa gloire. Celle d’Henriette de France, reine d’Angleterre, veuve d’un roi décapité, en 1669. Celle, l’année suivante, d’Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, morte en une nuit à vingt-six ans, où l’orateur trouve le cri le plus célèbre de notre langue :
Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte !
Suivront la reine Marie-Thérèse en 1683, la princesse palatine Anne de Gonzague en 1685, le chancelier Le Tellier en 1686, et enfin le Grand Condé en 1687, où le vieil évêque prend congé de l'éloquence. Ces discours ne sont pas des flatteries : sous la pompe, ils tiennent tous le même langage, celui du néant des grandeurs humaines devant Dieu. Bossuet fait aux princes, du haut de la chaire, la seule leçon que personne n’osait leur donner ailleurs.
Le précepteur du Grand Dauphin
Nommé évêque de Condom en 1669, il résigne ce siège en 1671, jugeant qu’on ne peut gouverner un diocèse de loin. Car le roi vient de lui confier ce qu’il a de plus précieux : l'éducation de son fils unique, Louis de France, le Grand Dauphin, né en 1661. De 1670 à 1680, Bossuet lui consacre tout, réécrivant à mesure les livres qui manquent.
De ce préceptorat sont nées trois œuvres capitales. Le Discours sur l’histoire universelle, publié en 1681, où l’histoire des empires est lue comme le déploiement d’un dessein providentiel : premier essai français de philosophie de l’histoire, dont Voltaire lui-même admirait la puissance. Le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même. Et la Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte, restée inachevée et publiée après sa mort, en 1709.
Ce dernier livre est la charte doctrinale de la monarchie française. Bossuet y établit que l’autorité vient de Dieu, que le royaume est un corps dont le roi est la tête, que la monarchie héréditaire est la meilleure des formes de gouvernement parce qu’elle donne à l'État un père plutôt qu’un maître.
Le trône royal n’est pas le trône d’un homme, mais le trône de Dieu même.
On a fait de cette formule un blanc-seing à l’arbitraire ; c’est ne l’avoir pas lue. Bossuet distingue avec insistance le pouvoir absolu du pouvoir arbitraire : le roi ne relève d’aucun homme, mais il relève de Dieu, des lois fondamentales du royaume, de la justice et du compte terrible qu’il devra rendre. « Vous êtes des dieux, et vous mourrez comme des hommes », rappelle-t-il aux princes après le psaume. Un roi absolu chez Bossuet est un roi lié plus étroitement qu’aucun autre.
L’Académie et l'évêque
Le 8 juin 1671, Bossuet est reçu à l’Académie française, dont il occupera le fauteuil trente-trois ans. Son discours de réception — que ce site publie — est un morceau bref et magnifique : l’orateur y définit la vraie éloquence comme fille de la vérité, et non de l’art, et rend à la langue française l’hommage d’un homme qui savait exactement ce qu’il lui devait et ce qu’il lui donnait.
Évêque de Meaux en 1681, il exerce enfin, vingt-trois ans durant, le ministère pastoral qu’il aimait : visites, catéchisme aux enfants, direction des religieuses, sermons dans les villages. C’est de ce siège modeste que lui vient son surnom, l’Aigle de Meaux.
Les grandes affaires ne l’y laissent pas en repos. En 1682, il rédige pour l’assemblée du clergé la Déclaration des quatre articles, qui affirme l’indépendance du roi dans le temporel et les libertés de l'Église gallicane — texte que Rome n’accepta jamais et que Bossuet lui-même écrivit avec le souci de ménager l’unité, comme le montre son grand Sermon sur l’unité de l'Église de 1681. Controversiste, il écrit contre les protestants l'Histoire des variations des Églises protestantes, en 1688, où il oppose à leurs divisions la permanence de la foi catholique. Enfin, de 1694 à 1699, la querelle du quiétisme le dresse contre Fénelon, son ancien ami, dans un affrontement où la charité eut à souffrir des deux côtés, et qui s’acheva par la condamnation romaine des Maximes des saints, le 12 mars 1699, et par la soumission exemplaire de l’archevêque de Cambrai.
La voix d’un siècle
Bossuet meurt à Paris le 12 avril 1704, à soixante-seize ans, en récitant le Credo. Il avait vu le règne à son zénith et commençait d’en voir le déclin ; il avait enseigné un dauphin qui ne régnerait pas, servi une Église déchirée entre Rome et Versailles, et défendu jusqu’au bout l’idée que la puissance n’a de légitimité que sous le regard de Dieu.
De cette œuvre immense, la France a d’abord retenu la prose : ce souffle, cette architecture de phrases, cette manière de faire tomber un mot simple au bout d’une période immense. Mais la pensée vaut la voix. Ce que Bossuet a donné à la monarchie n’est pas une justification, c’est une exigence : un roi qui se croirait propriétaire de son royaume, il l’eût foudroyé du haut de sa chaire. Nul n’a mieux dit que le pouvoir est un service, ni rappelé plus haut que les grands de la terre passent.
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