Aller au contenu
Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Institution · XVe – XVIIIe siècle

L’armée du roi

De l’ost féodal aux bataillons de Fontenoy, la naissance de la première armée d’Europe

Période : XVe – XVIIIe siècle

La France a inventé l’armée permanente avant tout le monde, et elle l’a fait par nécessité, au plus noir de la guerre de Cent Ans. De la lance fournie des compagnies d’ordonnance aux régiments de Louvois, l’histoire militaire du royaume est celle d’une longue victoire de l’ordre sur le désordre des armes.

L’ost et ses ruines

L’armée du premier âge capétien est un devoir, non un métier. Le roi convoque l'ost : ses vassaux lui doivent le service, en principe quarante jours par an, avec leur propre suite, leurs propres chevaux et leur propre bannière. En cas de péril extrême, il appelle le ban et l’arrière-ban, c’est-à-dire les vassaux et les vassaux des vassaux, tous les tenanciers de fiefs du royaume. Cette armée-là est brave, brillante, ingouvernable. Elle se dissout quand le terme échoit, se querelle sur l’honneur de charger, méprise les gens de pied et ignore la manœuvre. Crécy, Poitiers, Azincourt en ont dit le prix.

Le désastre engendre pis encore. Entre les trêves, les hommes d’armes licenciés se font routiers et vivent sur le pays : ce sont les Grandes Compagnies, plaie de la France du XIVe siècle, que Du Guesclin dut mener guerroyer en Castille pour en délivrer le royaume. Un État qui ne paie pas ses soldats en permanence les laisse se payer eux-mêmes sur ses sujets. Toute la réforme militaire française sortira de cette leçon.

Les compagnies d’ordonnance

Le remède porte une date : 26 mai 1445. Charles VII, sur les conseils de son connétable de Richemont et de ses gens de finance, institue quinze compagnies d’ordonnance de cent lances chacune. La lance dite « fournie » compte l’homme d’armes, son coutilier, son page et deux ou trois archers : environ neuf mille combattants d'élite, choisis parmi les meilleurs capitaines, casernés dans les villes, soumis à des revues et — c’est l’essentiel — soldés toute l’année sur la taille rendue permanente six ans plus tôt. Pour la première fois en Europe, un souverain entretient en paix une armée régulière.

L’effet fut foudroyant. En cinq ans, la cavalerie du roi et l’artillerie des frères Bureau reprennent la Normandie — Formigny, 1450 —, puis la Guyenne — Castillon, 1453 —, où le canon français décide d’une bataille rangée pour la première fois de l’histoire. L’ordonnance de Montils-lès-Tours y avait joint, en 1448, les francs-archers, milice de paroisses exemptée de taille ; leur médiocrité à Guinegatte décida Louis XI de les congédier. L’infanterie, longtemps le point faible du royaume, sera d’abord suisse et lansquenette, puis française avec les légions provinciales de 1534 et surtout les vieux corps — Picardie, Piémont, Navarre, Champagne — dont l’ancienneté faisait l’orgueil et les rixes de préséance.

La maison militaire du roi

Autour du souverain veille un corps à part, mi-garde, mi-école de guerre : la maison militaire du roi. Sa doyenne est la compagnie écossaise des gardes du corps, formée en 1422 des archers d'Écosse fidèles à Charles VII ; elle précède, jusqu'à la fin, les trois compagnies françaises. Charles VIII y ajoute les Cent-Suisses en 1497, Louis XIII les mousquetaires en 1622 — cadets de Gascogne et de Béarn dont la légende a dépassé les états de service, qui étaient pourtant réels, de La Rochelle à Maastricht. Gendarmes et chevau-légers de la garde, gardes de la Porte, gardes de la Prévôté complètent la maison du dedans ; au dehors, les gardes françaises et les gardes suisses forment les deux plus beaux régiments d’Europe.

Cette troupe superbe était plus qu’un décor : elle était la réserve d'élite du royaume, chargée aux moments décisifs — à Steinkerque, à Fontenoy — et la pépinière où se formaient les officiers. Elle coûtait cher, et le comte de Saint-Germain, réformateur austère, supprima les mousquetaires en 1775 pour économiser. Quatorze ans plus tard, quand les gardes françaises passèrent à l'émeute, la monarchie découvrit ce qu’elle avait perdu en dégarnissant sa garde.

Louvois, ou l’armée devenue institution

Ce qui n'était qu’un rassemblement de régiments appartenant à leurs colonels devient, sous Louis XIV, une institution d'État. L'œuvre est celle de Michel Le Tellier et surtout de son fils, Louvois, secrétaire d'État de la guerre. Il impose l’uniforme, la revue régulière, les magasins et les étapes, qui permettent enfin de nourrir une armée sans piller la province qu’elle traverse ; il fixe la hiérarchie des grades et institue en 1675 l'ordre du tableau, qui règle l’ancienneté et met fin aux querelles de commandement où s'étaient perdues tant de campagnes ; il envoie aux armées des intendants et des commissaires des guerres, yeux du roi sur les colonels. Vauban, dans le même temps, ceint le royaume d’une frontière de fer — quelque cent soixante places bâties ou refaites — et fait de la guerre de siège une science française. Les effectifs suivent : trente ou quarante mille hommes au temps de Richelieu, près de quatre cent mille sur les contrôles pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg.

Louvois a laissé une réputation de dureté qu’il a méritée, notamment aux dragonnades et au Palatinat. Mais l’institution qu’il servait fut aussi capable de ceci, que nul autre État n’avait fait avant elle : loger, nourrir et soigner jusqu'à leur mort les soldats hors d'état de servir. L'édit qui fonde l’Hôtel des Invalides en dit la raison sans emphase.

Il est bien juste que ceux qui ont exposé leur vie et prodigué leur sang pour la défense de la monarchie jouissent du repos qu’ils ont assuré à nos autres sujets.

Édit portant établissement de l’Hôtel royal des Invalides, avril 1674

Le recrutement, lui, resta imparfait. L’engagement volontaire, avec sa prime et ses racoleurs, ne suffisant pas, Louvois créa en 1688 la milice royale : chaque paroisse devait fournir des hommes désignés par tirage au sort. Le sort tombait sur les fils de laboureurs, jamais sur les fils de bourgeois qui savaient s’exempter ; le « billet noir » fut, avec la gabelle, la charge la plus détestée du royaume. Quant aux grades, la vénalité des charges de capitaine et de colonel réservait le haut commandement à la fortune autant qu’au mérite, et l’ordonnance de Ségur de 1781, en exigeant quatre quartiers de noblesse pour l’entrée directe dans les grades, ferma la carrière à la bourgeoisie sans rien rendre à l’ancienne noblesse pauvre. On mesure mal ce que la Révolution doit à cette rancune-là.

La marine de Colbert et les grands capitaines

En 1661, la France disposait à peine de vingt vaisseaux en état. Vingt ans plus tard, elle en comptait plus de deux cent cinquante, dont une centaine de haut bord : c’est l'œuvre de Colbert, secrétaire d'État de la Marine, qui bâtit les arsenaux de Brest, de Toulon et de Rochefort, fonda les compagnies de commerce, planta des forêts pour les mâts à venir et organisa par le système des classes l’inscription maritime des gens de mer — institution si juste dans son principe qu’elle a survécu à tous les régimes. L’ordonnance de la marine de 1681 codifia le droit maritime pour toute l’Europe.

Les hommes ne manquèrent pas : Duquesne, qui bat Ruyter en Sicile ; Tourville, vainqueur à Béveziers et malheureux à La Hougue ; Jean Bart et Duguay-Trouin, princes de la course ; Suffren, qui tint tête aux Anglais dans les mers de l’Inde ; et l’amiral de Grasse, dont la victoire de la baie de Chesapeake, en 1781, ferma la mer à Cornwallis et donna aux États-Unis leur indépendance. Sur terre, la dignité de maréchal de France — le bâton d’azur semé de lys — couronna Turenne, Luxembourg le « tapissier de Notre-Dame », Catinat, Vendôme, Villars qui sauva le royaume à Denain en 1712, et Maurice de Saxe, vainqueur de Fontenoy en 1745 sous les yeux du roi et du dauphin ; Turenne, Villars et Saxe reçurent en outre la dignité rarissime de maréchal général des camps et armées. Le Grand Condé, prince du sang, n’eut jamais besoin du bâton : il commandait de droit. La tradition veut qu’un officier français ait, à Fontenoy, invité les Anglais à tirer les premiers ; le mot est probablement embelli, mais il dit assez l’idée qu’une armée se faisait alors de sa propre grandeur.

L’armée du roi n'était pas une armée de nation, et elle ne le prétendait pas : elle était l’armée d’un homme sacré, servie par des étrangers autant que par des Français, unie par la fidélité et non par l’idéologie. Elle a néanmoins légué à la France ses régiments les plus anciens, son école du génie, ses arsenaux, sa doctrine de fortification et son état-major. Quand les armées de la Révolution vainquirent à Valmy, elles le firent avec les canons de Gribeauval, les règlements de 1791 et les officiers du roi.