Si l’héritier du trône de France s’appelait le dauphin, c’est à cause d’une province — et d’un contrat. En 1349, le dernier prince du Dauphiné vendit ses États au roi de France à une condition : que le titre de dauphin fût désormais porté par le fils aîné des rois. La clause fut respectée pendant cinq siècles.
Le Dauphiné n'était pas français : c'était une principauté d’Empire, née au XIe siècle entre Rhône et Alpes, dont les seigneurs portaient un dauphin dans leurs armes — d’où leur surnom, puis leur titre, puis le nom du pays.
Le transport du Dauphiné
Le dernier de ces princes, Humbert II, était endetté, sans héritier et pressé de partir en croisade. Après avoir négocié avec le pape et avec Naples, il traita avec Philippe VI de Valois. L’acte du 30 mars 1349, appelé le transport du Dauphiné, cédait la principauté à la France contre une somme d’argent et une rente.
Deux clauses en faisaient l’originalité. La province conserverait ses privilèges, ses états et ses lois. Et surtout, elle ne serait pas incorporée au royaume mais tenue à part, par le fils aîné du roi, qui prendrait le titre de dauphin de Viennois. Charles, petit-fils de Philippe VI et futur Charles V, fut le premier ; le duc de Bordeaux, en 1830, fut le dernier à porter ce titre.
Une province qui se croyait libre
Le Dauphiné garda longtemps le sentiment d’une souveraineté distincte. Ses états provinciaux étaient actifs, son parlement, créé en 1453, jaloux, et sa noblesse frondeuse. Louis XI, dauphin brouillé avec son père, s’y retira de 1447 à 1456 et y gouverna en souverain, fondant l’université de Valence et réformant les états.
Richelieu supprima les états en 1628. Cent soixante ans plus tard, ce fut de Grenoble que partit le signal de la crise : la journée des Tuiles, le 7 juin 1788, où les habitants lapidèrent depuis les toits les troupes venues exiler le parlement, puis l’assemblée de Vizille le 21 juillet, qui réclama la convocation des états généraux. La Révolution française a commencé en Dauphiné.
Ce qu’il est aujourd’hui
Le Dauphiné forme l'Isère, la Drôme et les Hautes-Alpes. C’est l’une des rares provinces dont le découpage de 1790 a suivi presque exactement les contours.
Le titre, lui, a survécu à la province : on appelle encore dauphin celui qui est désigné pour succéder, et le mot est passé dans la langue politique commune.