Un évêque de province devenu la seconde tête du royaume, et parfois la première. Dix-huit années durant, Richelieu plia les grands, réduisit le parti huguenot, donna une marine à la France et une Académie à sa langue. Il gouverna sans jamais cesser d’obéir : tout son pouvoir venait de la confiance obstinée d’un roi taciturne.
Le petit évêque de Luçon
Armand Jean du Plessis naît à Paris le 9 septembre 1585, cadet d’une famille de noblesse poitevine que les guerres de Religion ont laissée honorée et pauvre. Son père, François du Plessis, fut grand prévôt d’Henri III puis d’Henri IV ; il meurt en 1590, laissant à ses fils des dettes et un évêché. Car les du Plessis tiennent de la couronne le siège de Luçon, en Vendée, seul patrimoine sérieux de la maison. Le cadet se destinait aux armes ; il prend la soutane pour que l'évêché ne sorte pas de la famille. Sacré à Rome en 1607, dans sa vingt-deuxième année, dispensé d'âge, il gagne son diocèse marécageux et s’y révèle, contre toute attente, un évêque exemplaire : il visite, il prêche, il applique le concile de Trente, il fonde un séminaire. Rien dans cette rigueur n’est feint ; toute sa vie, l’homme d'État gardera du pasteur le goût de l’ordre et le sens des âmes.
Les états généraux de 1614 le tirent de l’ombre : orateur du clergé, il y parle en homme qui sait déjà que le royaume ne se relèvera que par le roi. Concini l’appelle au conseil en 1616, la chute du favori l’en chasse aussitôt ; suivent l’exil d’Avignon, puis le rôle patient de négociateur entre Louis XIII et sa mère, Marie de Médicis, révoltée. Le chapeau de cardinal lui vient en 1622, l’entrée au conseil en avril 1624, la direction des affaires en août. Il a trente-huit ans. Il gouvernera jusqu'à sa mort.
Une seule autorité dans le royaume
Le programme, il l’a lui-même résumé dans les pages qu’on lit en tête de son Testament politique, et qui demeurent l’un des textes les plus nets de notre histoire politique :
Je lui promis d’employer toute mon industrie et toute l’autorité qu’il lui plaisait me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l’orgueil des grands, réduire tous ses sujets en leur devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devait être.
Le parti huguenot d’abord. Il ne s’agit pas de persécuter une religion, mais de dissoudre un État dans l'État : l'édit de Nantes avait laissé aux réformés des places de sûreté, des armées, des assemblées. La Rochelle, ouverte sur la mer et sur l’Angleterre, en était la capitale. Le siège commence en 1627 ; Richelieu, en cuirasse sous la pourpre, y fait construire par Clément Métezeau et Jean Thiriot une digue de plus d’un kilomètre qui ferme la rade et affame la ville. Elle capitule le 28 octobre 1628 ; Louis XIII y entre le 1er novembre, jour de la Toussaint, et le cardinal y célèbre la messe devant une population décimée par la faim. Mais la paix de grâce d’Alès, en juin 1629, ne retire aux protestants que leurs privilèges militaires : leur liberté de culte et leurs droits civils demeurent. Ce discernement — abattre le parti, respecter la conscience — est la marque même du cardinal.
L’orgueil des grands ensuite. Le duc de Montmorency, premier baron chrétien, est décapité à Toulouse en 1632 pour s'être révolté avec Gaston d’Orléans ; le comte de Chalais, Cinq-Mars, Marillac paient de leur tête des conspirations où le sang royal se compromettait sans jamais être atteint. On a beaucoup reproché au ministre cette sévérité. Elle fut d’un temps où l’on croyait encore qu’un mécontentement de cour valait une armée espagnole, et où c'était souvent vrai. Le 10 novembre 1630, la journée dite des Dupes voit toute la cour croire le cardinal renversé par la reine mère : le soir même, à Versailles, Louis XIII confirme son ministre. De cette journée date la certitude que rien ne séparerait plus le roi de son serviteur.
La mer, le commerce, les frontières
Il n’est pas d’autorité sans force, ni de force sans marine. Richelieu supprime en 1626 la vieille charge d’amiral de France et prend pour lui le titre de grand maître, chef et surintendant général de la navigation et du commerce. La France, qui n’avait guère que des galères, se donne des escadres du Ponant et du Levant, des arsenaux au Havre, à Brest, à Toulon. Il crée des compagnies de commerce, encourage l'établissement des Cent-Associés en Nouvelle-France en 1627, protège Champlain et Québec : l’idée coloniale française naît sous sa main.
Aux frontières, il conduit contre la maison d’Autriche une politique longtemps souterraine — subsides aux princes protestants d’Allemagne, alliance avec la Suède de Gustave-Adolphe — puis ouverte : en 1635, la France déclare la guerre à l’Espagne. Que le Roi Très Chrétien combatte les puissances catholiques a scandalisé bien des consciences ; le cardinal répondait qu’il n’attaquait pas la foi, mais un empire qui enserrait le royaume de la Flandre aux Pyrénées. L'épreuve fut rude : en 1636, l’ennemi prend Corbie et l’on tremble à Paris. Richelieu ne céda pas. Il ne verra pas la victoire — Rocroi est de 1643 — mais il l’a préparée, comme il a préparé, par l’occupation de la Lorraine et l’appui aux villes d’Alsace, les traités qui donneront à la France ses frontières.
L’Académie et le Palais-Cardinal
Ce ministre de fer fut aussi le plus grand mécène de son siècle. Il transforme un cercle de lettrés qui se réunissait chez Valentin Conrart en institution d'État : les lettres patentes de janvier 1635 créent l’Académie française, chargée de donner à notre langue des règles certaines et de la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. Nulle autre nation n’a jamais confié sa langue à un corps de cette sorte ; nous le devons à Richelieu. Il fait reconstruire la Sorbonne et sa chapelle, où il dort aujourd’hui ; il élève le Palais-Cardinal, qu’il lègue au roi et que l’on nomme depuis Palais-Royal ; il fonde l’Imprimerie royale en 1640 ; il protège Corneille, dût-il chagriner Le Cid par la querelle de 1637.
« Ma seule fin a été la gloire de Dieu »
Usé de fièvres et d’abcès, porté en litière aux armées, il meurt à Paris le 4 décembre 1642, dans sa cinquante-huitième année. À qui lui demandait s’il pardonnait à ses ennemis, il aurait répondu n’en avoir jamais eu d’autres que ceux de l'État — mot que la tradition a peut-être poli, mais qui résume l’homme. Louis XIII le suivra cinq mois plus tard.
Il laissait un roi obéi, une langue policée, une flotte, une diplomatie, et ce Testament politique dont l’authenticité, longtemps discutée, est aujourd’hui tenue pour établie dans sa substance : bréviaire réaliste où l’on apprend que la raison doit être la règle du gouvernement, que la publicité des peines vaut mieux que leur multitude, et que rien n’est plus dangereux à un État que le mépris des choses lentes. Aucun ministre français n’a été plus haï de son vivant ni plus imité depuis. La France moderne, dans ce qu’elle a de meilleur comme dans ce qu’elle a de plus dur, sort en droite ligne de ce prêtre à la santé ruinée qui gouverna dix-huit ans en tremblant de tomber.
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