Régent à dix-huit ans d’un royaume envahi et révolté, Charles V reprit à l’Anglais, sans presque livrer bataille, tout ce que Crécy et Poitiers avaient perdu. Prince lettré, bâtisseur de Vincennes et fondateur de la librairie du Louvre, il fit de la sagesse un art de régner.
« Sage artiste, vrai architecteur, deviseur certain et prudent ordonneur »
L'école de l’adversité
Né au château de Vincennes le 21 janvier 1338, fils aîné du futur Jean II le Bon et de Bonne de Luxembourg, Charles fut le premier prince français à porter le titre de dauphin : en 1349, le traité de Romans avait fait passer le Dauphiné du vieux Humbert II à la maison de France, et l’enfant de onze ans en reçut l’hommage. Le titre allait désigner, six siècles durant, l’héritier de la couronne.
Rien, pourtant, ne semblait destiner ce prince à la gloire. De santé délicate — une main enflée qui ne pouvait tenir longtemps l'épée, un corps que la maladie visita toute sa vie —, il détonnait dans une cour éprise de tournois. Là où son père incarnait la chevalerie jusqu'à la déraison, le fils se tourna vers les livres, les juristes et les clercs. L'épreuve acheva de le former : le 19 septembre 1356, à Poitiers, le dauphin de dix-huit ans commandait l’un des corps de l’armée royale ; il dut quitter le champ de bataille sur ordre, tandis que son père, combattant à pied jusqu’au bout, tombait aux mains des Anglais. Charles rentra à Paris lieutenant du roi, bientôt régent, d’un royaume sans trésor, sans armée et sans prestige — la noblesse déshonorée, les campagnes livrées aux routiers, la capitale frémissante.
Paris en révolte : Étienne Marcel et la Jacquerie
Les états généraux d’octobre 1356, dominés par le prévôt des marchands Étienne Marcel et l'évêque de Laon Robert Le Coq, prétendirent mettre la monarchie en tutelle : la Grande Ordonnance de mars 1357 imposait au jeune prince le contrôle de conseillers élus. Charles plia, attendit, louvoya. Le 22 février 1358, l'émeute franchit le seuil du palais de la Cité : sous ses yeux, la foule conduite par Marcel massacra les maréchaux Jean de Conflans et Robert de Clermont, dont le sang jaillit jusque sur la robe du prince. Marcel le coiffa du chaperon rouge et bleu des insurgés, croyant tenir un otage. Il venait de forger un roi.
Prenant — fait sans précédent — le titre de régent, Charles quitta Paris, convoqua les états à Compiègne, rallia les bonnes villes et bloqua la capitale. Au même moment, la Jacquerie embrasait le Beauvaisis : la fureur paysanne, née de trop de misère, fut écrasée à Mello le 10 juin 1358. Marcel, aux abois, ouvrit ses négociations aux Navarrais et aux Anglais : c’en était trop pour les Parisiens eux-mêmes, et le 31 juillet 1358, le prévôt tomba sous la hache de Jean Maillart, près de la porte Saint-Antoine. Le 2 août, le régent rentrait dans sa capitale sans bain de sang inutile. Il avait appris, à vingt ans, tout ce que les livres n’enseignent pas : la patience, la dissimulation nécessaire, le prix de la fidélité des villes — et il n’oublia jamais qu’une Bastille bien placée vaut mieux qu’une émeute réprimée.
Le sacre du redressement
Le honteux traité de Brétigny (1360), rançon des désastres, puis la mort de Jean II à Londres (8 avril 1364) firent de Charles un roi. Trois jours avant son sacre, comme un présage, Bertrand du Guesclin écrasait à Cocherel les troupes de Charles le Mauvais, roi de Navarre et éternel conspirateur. Le 19 mai 1364, dans la cathédrale de Reims, Charles V reçut l’onction de la sainte ampoule : ce roi qui ne pouvait porter l’armure crut plus qu’aucun autre à la royauté sacrée, ministère reçu de Dieu pour la justice et la paix.
Son gouvernement fut à son image : ordonné, réfléchi, servi par des hommes choisis pour leur compétence plus que pour leur naissance — Bureau de La Rivière, les frères d’Orgemont, l’amiral Jean de Vienne qui rebâtit une marine au Clos des Galées de Rouen. La monnaie fut stabilisée autour du franc, créé en 1360 pour la rançon du feu roi ; les fouages et les aides, consentis par les états, donnèrent à la couronne des ressources régulières : de cette fiscalité de guerre naissait, presque insensiblement, l’impôt royal permanent. Roi de cabinet et non de tournoi, Charles V gouvernait par la plume, l’audience et le conseil, selon un emploi du temps réglé comme un office monastique que Christine de Pizan a décrit avec admiration.
Du Guesclin et la reconquête
Restait l’Anglais. Charles V commença par débarrasser le royaume des Grandes Compagnies en les exportant : Du Guesclin les mena en Castille soutenir Henri de Trastamare, dont l’avènement (1369) donna à la France l’alliance de la flotte castillane. Puis, quand les seigneurs gascons, écrasés par les fouages du Prince Noir, en appelèrent au roi de France (1368), Charles V accepta l’appel : c'était rouvrir la guerre en juriste autant qu’en souverain. La confiscation de l’Aquitaine suivit, et les hostilités reprirent en 1369.
Le 2 octobre 1370, le roi remit l'épée de connétable à Bertrand du Guesclin, petit chevalier breton sans naissance ni fortune — choix inouï, qui plaçait le mérite au-dessus du sang. La stratégie royale renversa toutes les règles de la chevalerie : ne jamais accepter la bataille rangée, harceler, reprendre les places une à une, laisser les grandes chevauchées anglaises s'épuiser contre les murailles et la terre déserte. Knolles fut taillé en pièces à Pontvallain (décembre 1370) ; la flotte castillane anéantit les Anglais devant La Rochelle (1372) ; la chevauchée du duc de Lancastre (1373) traversa la France entière sans rien conquérir que sa propre ruine. À la trêve de Bruges (1375), l’Anglais ne tenait plus que Calais, Bordeaux, Bayonne et quelques places. Du Guesclin mourut au siège de Châteauneuf-de-Randon, le 13 juillet 1380 ; le roi le fit inhumer à Saint-Denis, près des tombeaux royaux — honneur sans exemple pour un serviteur.
Le roi lettré : la librairie du Louvre et Vincennes
Nul roi de France n’avait encore fait du livre un instrument de règne. En 1368, Charles V installa dans la tour de la Fauconnerie du Louvre sa librairie, confiée à Gilles Malet : l’inventaire de 1373 y compta plus de neuf cents volumes — somme prodigieuse pour le temps. Surtout, le roi fit traduire en français les autorités anciennes : Nicole Oresme lui donna les Éthiques et les Politiques d’Aristote, Raoul de Presles la Cité de Dieu de saint Augustin. Gouverner, pour Charles V, c'était d’abord comprendre ; et cette librairie dispersée après lui demeure l’ancêtre spirituel de la Bibliothèque nationale.
La grande amour qu’il avait à l'étude et à science, la démontrait bien la belle assemblée de notables livres et belle librairie qu’il avait de tous les plus notables volumes.
Le bâtisseur égalait le lettré. À Vincennes, il acheva vers 1370 le plus haut donjon d’Europe et fonda en 1379 une sainte chapelle, esquissant une véritable cité royale fortifiée. À Paris, la première pierre de la Bastille fut posée en 1370, la nouvelle enceinte enveloppa la rive droite, et Raymond du Temple transforma le vieux Louvre de Philippe Auguste en résidence de plaisance, avec sa grande vis et ses logis clairs. L’hôtel Saint-Pol, enfin, offrit au roi une demeure à sa mesure, faite de jardins et de cabinets plutôt que de salles d’armes.
La couronne selon le Sage
Charles V pensa la royauté autant qu’il l’exerça. L’ordonnance de 1374 fixa la majorité des rois de France à l’entrée de leur quatorzième année, pour épargner au royaume les longues régences ; d’autres textes réglèrent la garde des enfants royaux et l’ordre du gouvernement. Autour du roi, Oresme et les légistes élaboraient une doctrine où la couronne est un office, tenu de Dieu, au service de la chose publique. Sa piété était profonde et réglée — messes quotidiennes, fondations, dévotion aux reliques de la Passion. Quand éclata le Grand Schisme d’Occident (1378), il se rangea, après consultation du clergé du royaume, au parti du pape d’Avignon Clément VII : décision prise en conscience, mais lourde de conséquences pour la chrétienté déchirée.
La fin du règne connut des ombres : la confiscation de la Bretagne (1378), erreur d’un juriste trop sûr de son droit, souleva le duché entier. Et le 16 septembre 1380, à Beauté-sur-Marne, sentant venir la mort, le roi de quarante-deux ans abolit les fouages — scrupule ultime d’une conscience qui s’inquiétait d’avoir trop demandé à son peuple. Il laissait un royaume presque entièrement délivré, un trésor reconstitué, mais un fils de onze ans entouré d’oncles avides : la sagesse ne se lègue pas. Du moins la postérité a-t-elle retenu la leçon de ce règne : surnommé le Sage — c’est-à-dire, au sens du temps, le savant autant que le prudent —, Charles V demeure la preuve que la France se relève toujours quand la couronne pense avant de combattre.
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