Il a passé trente ans à Versailles à regarder, et il a écrit. Sans lui nous saurions ce que fit Louis XIV ; par lui nous savons comment il se taisait, qui entrait le premier chez la Dauphine, et de quel air un ministre recevait une disgrâce.
Un duc et sa dignité
Louis de Rouvroy naît à Paris le 16 janvier 1675. Son père, Claude, avait été page de Louis XIII ; le roi, dit-on, l’aimait pour la promptitude avec laquelle il lui présentait un cheval frais à la chasse, et le fit duc et pair en 1635. Le fils, né d’un second mariage tardif, avait un père de soixante-huit ans qui lui parlait d’un monde disparu.
De là vient tout. Saint-Simon a grandi dans l’idée qu’il appartenait à une dignité éminente, la pairie, et que cette dignité déclinait. Sa vie entière sera un combat de préséance : contre les princes légitimés de Louis XIV, contre les ducs de création récente, contre les officiers de la couronne. L’affaire du bonnet — savoir si le premier président du parlement devait se découvrir en opinant devant les pairs — l’occupa des années et remplit des centaines de pages.
Dans une monarchie, le rang n’est pas une vanité : c’est la forme visible de l’ordre. Saint-Simon voyait que Louis XIV abaissait la haute noblesse en la comblant d’honneurs vides, et que ce nivellement préparait quelque chose. Il se trompait sur le remède ; il ne se trompait pas sur le mal.
Trente ans à regarder
Mousquetaire à dix-sept ans, il se bat à Neerwinden en 1693, puis quitte l’armée en 1702, blessé qu’on ne l’ait pas fait brigadier. Le roi ne le lui pardonna jamais tout à fait. Il resta donc à la cour sans emploi — la position la plus humiliante, et la meilleure pour un observateur.
Il connaissait tout le monde et n’avait rien à défendre que son rang. Il notait le soir. Il interrogeait les vieux serviteurs, les valets, les médecins, les confesseurs ; il compulsait le Journal de Dangeau, qu’il détestait pour sa platitude et qui lui servit de calendrier. Ainsi s’accumula, pendant trente ans, la matière d’une œuvre qu’il n'écrirait que bien plus tard.
Son espérance était le duc de Bourgogne, petit-fils du roi, élève de Fénelon, qui devait régner et rendre aux ducs leur place. Le prince mourut en février 1712. Saint-Simon écrit que ce jour-là il crut mourir aussi.
L’ami du Régent
Il avait misé sur Philippe d’Orléans, qu’il défendait quand on l’accusait d’empoisonnement. La Régence fut sa saison. Il entra au conseil de régence, obtint la polysynodie qu’il avait rêvée — le gouvernement par des conseils de grands seigneurs —, et vit en trois ans que les grands seigneurs ne travaillaient pas.
En 1721, le Régent l’envoya à Madrid comme ambassadeur extraordinaire pour demander l’infante en mariage pour Louis XV. Ce fut son heure : il fut reçu grand d’Espagne, revint avec le collier de la Toison d’or, et ne servit plus jamais.
Le Régent mourut en 1723. Saint-Simon, qui n'était rien sans lui, se retira.
La Ferté-Vidame
Il vécut trente ans encore, dans son château de La Ferté-Vidame, en Normandie, et il écrivit. Les Mémoires furent rédigés entre 1739 et 1750 environ ; ils couvrent les années 1691 à 1723 et forment, dans les éditions modernes, huit gros volumes.
C’est là que se trouvent les portraits qu’aucun historien n’a pu remplacer : Louis XIV, poli, impénétrable, sachant faire d’un regard un supplice ; Madame de Maintenon ; Dubois, qu’il exécute ; le Régent, qu’il aimait et qu’il juge sans indulgence ; Monseigneur, gras et vide ; la duchesse de Bourgogne, vive comme un oiseau. Il écrit une langue rapide, incorrecte, coupée, où la syntaxe cède devant l’urgence de dire — et qui pour cette raison n’a pas vieilli.
Il est partial, injuste, obsédé. Il croit aux cabales, prête des motifs bas, hait qui l’a croisé. Il faut le lire en sachant cela, et le vérifier toujours. Mais nul autre ne donne la cour vivante : ce que l’on y respirait, ce qu’on y craignait, la façon dont un homme perdait tout entre le lever et le souper.
Sa manière
Ce qui frappe d’abord est la vitesse. Saint-Simon n'écrit pas des phrases, il écrit des mouvements : une incidente en appelle une autre, les propositions s’emboîtent, le verbe arrive tard ou pas du tout. Ses contemporains l’eussent trouvé illisible — le siècle voulait de la période bien close, et lui écrivait comme on parle en s'échauffant.
Sa méthode de portrait est constante. Il donne d’abord le physique, en trois traits qui accrochent ; puis l’esprit, en le pesant ; puis le fond, presque toujours défavorable ; et il ferme par une formule qui condamne. De Dubois il écrit qu’il fallait toujours qu’il trompât. De l’archevêque de Cambrai, qu’on ne pouvait cesser de le regarder. Ces jugements sont sans appel parce qu’ils sont sans nuance, et c’est là qu’il faut se garder de lui : il n’a jamais compris qu’un homme pût être médiocre sans être coupable.
Il se peint enfin lui-même, sans le vouloir, à chaque page — hautain, susceptible, tenace, incapable de renoncer à une querelle, et sincèrement dévot. Aucun mémorialiste ne s’est livré davantage en croyant ne parler que des autres.
Le manuscrit confisqué
Il mourut le 2 mars 1755, à quatre-vingts ans, ruiné, ayant survécu à sa femme, à ses deux fils, et à presque tous ceux dont il avait écrit l’histoire.
Le manuscrit fut aussitôt saisi par ordre du roi et enfermé au dépôt des Affaires étrangères. On en laissa circuler des extraits, souvent tronqués. Il fallut attendre 1829 pour qu’une première édition complète parût — soixante-quatorze ans après sa mort, et quarante ans après la disparition du monde qu’il décrivait.
Ce retard fit sa fortune. Le XIXᵉ siècle découvrit d’un coup ces volumes et y trouva ce que ni les documents ni les traités ne donnaient : la monarchie vue de l’intérieur, par quelqu’un qui y avait tout perdu et qui s’en souvenait avec exactitude.
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