En 751, un maire du palais ceint la couronne des Francs et reçoit l’onction sainte : la royauté change de sang et de nature. Pendant plus de deux siècles, les Carolingiens vont porter la monarchie franque à son zénith impérial avant de la voir se dissoudre sous les coups des Normands et l’ambition des grands. De Pépin le Bref à Louis V, voici l’histoire d’une maison qui donna à la France son alliance fondatrice avec l'Église.
Il est des familles que la Providence semble avoir façonnées pour le trône bien avant de le leur donner. Pendant près d’un siècle, les ancêtres de Charlemagne gouvernèrent le royaume des Francs sans en porter la couronne, laissant aux derniers Mérovingiens l’ombre du titre. Quand enfin Pépin le Bref franchit le pas, en 751, il ne se contenta pas de changer de dynastie : il refonda la royauté elle-même, en l’appuyant sur l’onction sainte. De cette refondation, la monarchie française vivra mille ans.
Aux sources d’une race nouvelle : les Pippinides
La maison carolingienne plonge ses racines dans l’aristocratie d’Austrasie, cette Francie de l’Est aux mœurs rudes et aux fidélités solides. Deux lignages s’y unissent au VIIe siècle : celui de Pépin de Landen, dit l’Ancien, maire du palais d’Austrasie, et celui de saint Arnoul, évêque de Metz. Du mariage d’Ansegisel, fils d’Arnoul, et de Begga, fille de Pépin, naît la lignée que l’histoire appellera d’abord les Pippinides, avant que la gloire de Charlemagne — Carolus — ne lui donne son nom définitif.
Ces maires du palais, intendants devenus ministres, ministres devenus maîtres, s’imposent d’abord dans leur duché d’Austrasie, puis dans tout le monde franc. La victoire de Pépin de Herstal à Tertry, en 687, sur le maire de Neustrie, fait de lui le seigneur effectif de tout le royaume : il gouverne au nom de rois mérovingiens dont l’autorité n’est plus qu’un souvenir. La postérité retiendra pour ces derniers souverains le nom un peu injuste de « rois fainéants » : rois empêchés plus que paresseux, pendant que le maire du palais lève l’armée, rend la justice et distribue les honneurs.
À la mort de Pépin de Herstal, en 714, son fils naturel Charles s’impose par les armes. L’histoire lui donnera un surnom de forgeron : Martel.
Charles Martel, le bouclier de la chrétienté
Charles Martel n’a jamais été roi ; il fut pourtant, au sens plein, le sauveur du royaume. Guerrier infatigable, il rétablit l’autorité franque en Neustrie, en Bourgogne, en Provence, contient les Frisons et les Saxons, soutient l'œuvre missionnaire de saint Boniface, apôtre de la Germanie. Mais c’est face à l’islam conquérant que son nom entre dans la légende.
En 732, le gouverneur d’al-Andalus Abd al-Rahman franchit les Pyrénées, écrase le duc d’Aquitaine Eudes et pille Bordeaux ; ses cavaliers remontent vers le sanctuaire de Saint-Martin de Tours. Entre Tours et Poitiers, en octobre 732, Charles Martel les arrête. L’infanterie franque, massée « comme un mur de glace » selon le mot d’un chroniqueur, brise les charges de la cavalerie arabe ; l'émir tombe, son armée reflue. Poitiers ne mit pas fin d’un coup à la menace — Charles dut encore guerroyer en Provence et en Septimanie —, mais la chrétienté d’Occident avait tenu, et elle savait désormais derrière quelle épée s’abriter.
À la mort du roi Thierry IV, en 737, Charles ne prend pas la couronne : il gouverne sans roi, comme pour habituer les Francs à s’en passer. Quand il meurt en 741, à Quierzy, il partage le royaume entre ses fils Carloman et Pépin comme un roi l’eût fait de son propre bien.
Le sacre de Pépin : la royauté refondée
Carloman, l’aîné, surprend son siècle : en 747, ce prince au faîte de la puissance dépose les armes et se fait moine au Mont-Cassin. Pépin, dit le Bref à cause de sa petite taille, demeure seul maître du royaume. Restait l’ultime pas à franchir, et Pépin voulut le franchir saintement.
Il fit porter au pape Zacharie une question demeurée fameuse : lequel doit être appelé roi, de celui qui détient la puissance ou de celui qui n’en garde que le nom ? Le pape répondit qu’il valait mieux nommer roi celui qui possédait réellement le pouvoir, afin que l’ordre voulu de Dieu ne fût point troublé. Fort de cette sentence, Pépin fut élevé sur le trône à Soissons, en novembre 751 ; le dernier Mérovingien, Childéric III, fut tonsuré et rendu au cloître. Et — nouveauté inouïe chez les Francs — le nouveau roi reçut l’onction d’huile sainte des mains des évêques, à la manière des rois de l’Ancien Testament.
Trois ans plus tard, le geste fut confirmé avec un éclat sans précédent. Le pape Étienne II, menacé par les Lombards, franchit les Alpes en plein hiver — premier pape à fouler le sol franc — et vint implorer la protection de Pépin. Le 28 juillet 754, dans la basilique de Saint-Denis, il sacra de sa propre main le roi, la reine Bertrade et leurs fils Charles et Carloman, défendant aux Francs, sous peine d’excommunication, de jamais choisir leurs rois dans un autre sang. En retour, Pépin promit au pape, à Quierzy, la restitution des terres d’Italie usurpées par les Lombards : deux campagnes victorieuses, en 755 et 756, arrachèrent au roi Aistulf l’exarchat de Ravenne, que Pépin déposa sur le tombeau de saint Pierre. Ainsi naquirent les États pontificaux, et ainsi se noua l’alliance du trône et de l’autel qui allait structurer toute la chrétienté médiévale.
Charlemagne et l’Empire restauré
Le fils aîné de Pépin porta l'édifice à son comble. Roi des Francs en 768, seul maître après la mort de son frère Carloman en 771, Charles fut d’abord un conquérant d’une ampleur inégalée depuis Rome : il abattit le royaume lombard et en prit pour lui le titre royal (774), soumit au terme de trente années de guerres la Saxe païenne qu’il fit baptiser, annexa la Bavière, anéantit la puissance des Avars, établit au sud des Pyrénées une marche d’Espagne — Roncevaux et la mort de Roland, en 778, nourriront la plus belle de nos chansons de geste.
Le jour de Noël de l’an 800, dans la basilique Saint-Pierre de Rome, le pape Léon III déposa sur sa tête la couronne impériale, tandis que le peuple romain l’acclamait « Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur ». L’Empire d’Occident, éteint depuis 476, renaissait, mais transfiguré : il n'était plus romain que de nom, il était désormais chrétien d’essence. Charlemagne se voulut le nouveau David : protecteur de l'Église, correcteur des mœurs, ordonnateur de la foi.
La renaissance carolingienne
Car ce géant de guerre fut aussi un restaurateur des lettres. Autour de lui, à Aix-la-Chapelle, il rassembla l'élite savante de l’Occident : Alcuin d’York, Paul Diacre, Théodulf d’Orléans, Éginhard son biographe. L'Admonitio generalis de 789 ordonna que fussent ouvertes des écoles auprès des cathédrales et des monastères ; les scriptoria multiplièrent les copies des Écritures, des Pères et des auteurs antiques — l’essentiel de ce que nous lisons de la littérature latine a traversé les siècles dans des manuscrits carolingiens. Une écriture nouvelle, la minuscule caroline, claire et déliée, remplaça les graphies confuses du temps : nos caractères d’imprimerie en descendent en droite ligne. La liturgie fut unifiée sur le modèle romain, le chant restauré, la langue latine émondée de ses barbarismes. Renaissance modeste par le nombre, immense par les fruits : elle sauva l’héritage antique et fixa pour mille ans les cadres intellectuels de l’Europe chrétienne.
Louis le Pieux et le partage de Verdun
Charlemagne mourut à Aix le 28 janvier 814, laissant l’Empire à son seul fils survivant, Louis, que l’histoire appelle le Pieux ou le Débonnaire. Prince sincèrement religieux, réformateur des monastères avec saint Benoît d’Aniane, Louis eut la vision haute — son Ordinatio imperii de 817 tentait de maintenir l’unité de l’Empire au-dessus des partages — mais la main moins ferme que la vision. Le remariage avec Judith de Bavière et la naissance d’un quatrième fils, Charles, rallumèrent les convoitises : les fils aînés se révoltèrent, l’empereur fut humilié jusqu'à la pénitence publique de Soissons en 833, rétabli, bafoué encore.
Sa mort, en 840, déchaîna la guerre fratricide. À Fontenoy-en-Puisaye, en juin 841, Charles le Chauve et Louis le Germanique écrasèrent leur aîné Lothaire dans une bataille qui saigna la noblesse franque. L’année suivante, à Strasbourg, les deux vainqueurs échangèrent des serments d’alliance, prononcés en langue romane et en langue tudesque — premiers monuments écrits de nos idiomes nationaux, véritable acte de naissance de la France et de l’Allemagne.
Pour l’amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m’en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles.
Le traité de Verdun, en août 843, consomma le partage : à Lothaire, le titre impérial et une longue bande médiane de l’Escaut à Rome ; à Louis, la Germanie ; à Charles le Chauve, la Francie occidentale. De ce lot occidental allait sortir le royaume de France. L’unité impériale était morte ; une nation, sans le savoir encore, venait de naître.
L'épreuve normande et l’effritement du pouvoir
Sur cette chrétienté divisée fondit alors le fléau du Nord. Depuis les années 840, les drakkars remontaient la Seine, la Loire et la Garonne, pillant Rouen, Nantes et Bordeaux, brûlant les abbayes. Charles le Chauve, roi intelligent et lettré — il fut couronné empereur en 875 —, dut tour à tour combattre, payer tribut et fortifier les ponts. Pour tenir le pays, il lui fallut s’appuyer toujours davantage sur les comtes et les grands : le capitulaire de Quierzy, en 877, en reconnaissant l’hérédité de fait des charges, entérina une évolution qui enfantait la féodalité. La puissance publique se fragmentait en seigneuries ; le roi devenait, peu à peu, un arbitre entre des princes.
Le grand siège de Paris, en 885-886, révéla au grand jour le déplacement de la fidélité. Tandis que l’empereur Charles le Gros achetait piteusement le départ des Normands, le comte Eudes, fils de Robert le Fort, défendait héroïquement la cité avec l'évêque Gozlin. Déposé en 887, Charles le Gros mourut peu après ; et les grands de Francie occidentale élurent roi, en 888, non un Carolingien, mais Eudes le défenseur de Paris. La maison robertienne — future maison capétienne — venait de toucher la couronne pour la première fois.
Les derniers Carolingiens
Le siècle qui suivit vit la couronne osciller entre les deux maisons. Charles III le Simple, Carolingien restauré, eut au moins un grand règne diplomatique : par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911, il fixa les Normands de Rollon sur la basse Seine, les faisant chrétiens et vassaux — la Normandie naissait, et avec elle la fin des invasions. Mais Charles fut trahi par ses grands, déposé en 922, et mourut prisonnier à Péronne en 929. Après les règnes de Robert Ier et de Raoul de Bourgogne, les Carolingiens revinrent une dernière fois : Louis IV d’Outremer, rappelé d’Angleterre en 936, puis Lothaire, lutteur opiniâtre qui osa défier l’empereur Otton II, maintinrent une royauté sans domaine, réduite presque à Laon et à Reims, face à la puissance montante d’Hugues le Grand puis d’Hugues Capet.
Le 21 mai 987, le jeune roi Louis V, fils de Lothaire, mourut d’une chute de cheval en forêt d’Halatte, près de Senlis, après un règne d’une année et sans laisser d’héritier direct. Son oncle Charles, duc de Basse-Lorraine, restait le dernier prince du sang carolingien ; mais l’archevêque de Reims, Adalbéron, plaida devant les grands assemblés que la couronne ne s’acquiert point par le seul droit du sang et qu’il fallait mettre à la tête du royaume le plus capable de le défendre. Hugues Capet fut élu et sacré. La race de Charlemagne quittait le trône comme celle de Clovis l’avait quitté : épuisée, mais non sans gloire.
Deux cent trente-six ans séparent le sacre de Soissons de l'élection de Senlis. Dans cet intervalle, les Carolingiens ont donné à la France son alliance avec l'Église romaine, son empreinte impériale et chrétienne, ses écoles, son écriture, ses frontières premières et jusqu'à sa langue, balbutiante dans les serments de Strasbourg. Si la sève dynastique s’est tarie, l'œuvre est demeurée : les Capétiens, héritiers par les femmes du sang de Charlemagne, n’auront qu'à bâtir sur ces fondations. Le sacre de Reims restera, jusqu’en 1825, le fils direct de l’onction de Pépin.
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