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Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Capétiens · Règne 987 – 996

Hugues Capet

Quand les grands du royaume élèvent au trône le duc des Francs, nul ne devine que sa maison régnera huit siècles. Retour sur l’avènement d’Hugues Capet, ce règne modeste d’où la France est sortie.

« Prenez pour chef le duc, illustre par ses actions, sa noblesse et sa puissance — vous trouverez en lui un défenseur de la chose publique »

Adalbéron, archevêque de Reims, à l’assemblée de Senlis (987), selon Richer

L’héritier des Robertiens

Celui que l’histoire nommera Hugues Capet naît vers 940, au sommet de l’aristocratie franque. Sa famille, que les historiens appellent robertienne, s’est illustrée depuis un siècle au service du royaume : son bisaïeul Robert le Fort est tombé en 866 à Brissarthe, l'épée à la main, face aux Normands ; son grand-oncle Eudes, le défenseur de Paris assiégé en 885, a porté la couronne de 888 à 898 ; son grand-père Robert Ier l’a portée à son tour, brièvement, avant de périr au combat en 923. Son père enfin, Hugues le Grand, duc des Francs, fut le personnage le plus puissant du royaume, faiseur et tuteur de rois, qui préféra toujours la réalité du pouvoir à l'éclat du titre. Par sa mère, Hedwige de Saxe, sœur de l’empereur Otton Ier, le jeune Hugues tient à la maison impériale de Germanie : peu de princes en Occident peuvent aligner pareille parenté.

À la mort de son père, en 956, il hérite adolescent d’un faisceau d’honneurs — duché des Francs, comtés, abbayes — qu’il ne maîtrise pleinement qu’au fil des ans. Son surnom même dit l'étendue de ses droits d'Église : abbé laïc de Saint-Martin de Tours, il a la garde de la chape — la cappa — du grand saint des Gaules, et c’est de ce vocable familier que la postérité tirera le nom de la plus illustre des dynasties. Pendant trente ans, le duc Hugues gouverne ses terres, marie sa sœur, négocie avec l’Empire, soutient les derniers Carolingiens sans jamais se perdre à leur service : politique patiente, sans éclats et sans fautes, qui est déjà tout le génie capétien.

La fin des Carolingiens

La vieille race de Charlemagne s'épuisait. Le roi Lothaire, prince remuant mais sans assise, meurt en mars 986 ; son fils Louis V, jeune homme de vingt ans, se tue au printemps suivant d’une chute de cheval, en chassant dans la forêt d’Halatte, près de Senlis. Il ne laisse pas d’enfant. L’héritier légitime, selon le sang, serait son oncle Charles, duc de Basse-Lotharingie ; mais ce prince s’est disqualifié lui-même. Vassal de l’empereur pour son duché, il a porté contre la reine Emma, sa belle-sœur, des accusations infamantes que nul n’a crues ; il traîne après lui les rancunes et les défiances. L'épiscopat, qui tient alors dans le royaume le premier rang moral, ne veut pas d’un roi qui apporterait la guerre et l’humiliation.

L’homme de la situation est l’archevêque de Reims, Adalbéron, premier prélat du royaume, qu’assiste le plus savant homme de son temps, l'écolâtre Gerbert d’Aurillac — celui qui coiffera un jour la tiare sous le nom de Sylvestre II. Aux grands assemblés à Senlis, au lendemain des funérailles de Louis V, Adalbéron tient le discours que le chroniqueur Richer nous a conservé : Charles n’a ni l’honneur ni la foi qu’exige le trône ; la couronne n’est pas une propriété de famille ; elle appartient au plus digne.

Le trône ne s’acquiert pas par droit héréditaire ; on ne doit y élever que celui qui se distingue non seulement par la noblesse du corps, mais encore par la sagesse de l’esprit, celui que l’honneur recommande et que la grandeur d'âme affermit.

Adalbéron, archevêque de Reims, discours de Senlis (987), rapporté par Richer

Et le plus digne, conclut l’archevêque, c’est le duc des Francs. L’assemblée acclame Hugues. L'élection faite, tout va vite : le 3 juillet 987, dans la cathédrale de Noyon, Adalbéron sacre le nouveau roi. L’huile sainte coule sur le front du Robertien comme elle avait coulé sur celui de Pépin le Bref : la troisième race succède à la deuxième dans la continuité des rites, et Hugues jure, selon la formule du sacre, de garder à l'Église et au peuple chrétien la paix, et à chacun la justice.

Le coup de maître — l’association de Robert

Roi élu, Hugues sait mieux que personne la fragilité d’une couronne que les grands donnent et pourraient reprendre. Dès l'été, il demande aux évêques de sacrer son fils Robert, alléguant qu’un appel du comte de Barcelone, menacé par les Sarrasins, exige qu’un second roi puisse conduire l’armée si le premier venait à manquer. Adalbéron se récrie — on ne peut, dit-il en substance, créer légitimement deux rois la même année — mais il cède : le jour de Noël 987, à Orléans, Robert est sacré et associé au trône.

Le prétexte espagnol ne trompa sans doute personne, et l’expédition n’eut jamais lieu. Mais le coup était décisif : en installant l’hérédité dans le fait avant qu’elle fût dans le droit, Hugues Capet fondait une dynastie là où les grands n’avaient voulu qu'élire un roi. Ses successeurs retiendront la leçon : pendant deux siècles, jusqu'à Philippe Auguste, chaque roi capétien fera sacrer son fils aîné de son vivant. De cette précaution répétée, jointe à une étonnante fécondité en héritiers mâles, sortira le « miracle capétien » : trois cent vingt-neuf ans de succession ininterrompue de père en fils, de 987 à la mort de Louis X en 1316.

Un règne d'épreuves

Il restait à défendre la couronne si habilement assurée. Charles de Lorraine ne s’inclina pas : en 988, par surprise, il s’empara de Laon, la vieille cité royale des Carolingiens ; l’année suivante, Reims même lui ouvrit ses portes, livrée par l’archevêque Arnoul, fils bâtard du roi Lothaire, que Hugues avait cru s’attacher en le nommant au siège d’Adalbéron. Le roi assiégea Laon sans succès ; la partie semblait compromise quand la trahison changea de camp. En mars 991, l'évêque de Laon, Adalbéron — que les contemporains nommaient Ascelin —, feignit de se rallier à Charles, partagea sa table, puis le livra une nuit avec toute sa famille. Enfermé à Orléans, le dernier prétendant carolingien y mourut captif peu d’années après. Sa descendance s'éteignit dans l’obscurité : la question dynastique était close.

Le règne ne fut pas pour autant paisible. La déposition d’Arnoul et son remplacement par Gerbert au siège de Reims brouillèrent le roi avec la papauté, qui tint pour l’archevêque déchu ; il fallut des années pour dénouer la querelle, et Gerbert dut finalement s’effacer. Au midi, les grands féodaux n’obéissaient qu'à leur guise : le chroniqueur Adhémar de Chabannes rapporte qu’au comte Adalbert de Périgord, qui guerroyait contre les hommes du roi sur la Loire, Hugues fit demander : « Qui t’a fait comte ? » — et que l’autre répliqua : « Qui t’a fait roi ? » L’anecdote, peut-être arrangée, dit la vérité du temps : le roi de 987 règne sur toute la France et ne gouverne guère au-delà de ses domaines, un chapelet de villes et d’abbayes entre Paris, Senlis, Étampes et Orléans. Mais il est le roi : sacré, oint, unique. Aucun de ses puissants voisins, pas même les ducs de Normandie ou d’Aquitaine, ne songera sérieusement à lui disputer ce titre que Dieu a confirmé.

La postérité du fondateur

Hugues Capet meurt le 24 octobre 996, après neuf ans de règne, et rejoint à Saint-Denis la sépulture des rois. Robert, sacré depuis près de neuf ans, lui succède sans qu’une voix s'élève : c'était, dans la discrétion, une révolution accomplie. Pour la première fois depuis un siècle, la transmission de la couronne n’ouvrait ni compétition ni guerre.

Les contemporains ne virent en lui qu’un roi parmi d’autres, moins puissant que plusieurs de ses vassaux ; les historiographes du Moyen Âge lui firent même grise mine, et il fallut attendre les temps modernes pour mesurer la portée de son œuvre. Car ce règne modeste est une fondation immense. Hugues Capet a fixé pour huit siècles le principe dont la France allait vivre : une couronne indivisible, transmise de mâle en mâle dans une seule maison, consacrée par l'Église et gardienne de la justice. Tous les rois de France après lui — Capétiens directs, Valois, Bourbons — seront de son sang. Quand on cherche le point précis où commence l’histoire capétienne de la France, c’est-à-dire l’histoire de la France royale elle-même, on revient toujours à cette assemblée de Senlis et à ce sacre de Noyon, où la sagesse d’un prince patient a rencontré ce que la piété nommera longtemps la protection visible de la Providence.