Il a donné à la France la première armée permanente d’Europe : l’intendance, les magasins, l’uniforme, l’avancement à l’ancienneté, l’hôpital des invalides. Il a aussi ordonné les dragonnades et fait brûler le Palatinat. Nul ne montre mieux ce que la monarchie a gagné et perdu à se donner un tel instrument.
Le fils de son père
François Michel Le Tellier naît à Paris le 18 janvier 1641. Son père, Michel Le Tellier, est secrétaire d'État de la Guerre depuis 1643 et l’un des rares ministres que la Fronde n’ait pas emportés.
L’enfant est élevé pour la charge. À quatorze ans, il en reçoit la survivance ; à vingt et un, il l’exerce avec son père ; à trente-six, seul. Il n’a jamais rien fait d’autre et ne connaîtra jamais d’autre matière.
Le caractère est celui d’un homme qui travaille dix heures par jour et ne pardonne pas. Brutal, exact, dévoré par la rivalité avec Colbert, il gagne le roi par une seule qualité, mais décisive : quand il promettait une armée pour une date, elle y était.
L’invention de l’armée
Ce qu’il trouve en 1662 n’est pas une armée mais un assemblage. Les régiments appartiennent à leurs colonels, qui les recrutent, les paient et les revendent ; les effectifs sont fictifs ; l’avancement s’achète ; on se disperse l’hiver faute de vivres.
Il refait tout, pièce par pièce.
L'ordre du tableau, en 1675, fixe l’avancement à l’ancienneté et brise le caprice des grandes maisons : un officier sait désormais quand viendra son tour. L'inspection, confiée à Martinet, vérifie les effectifs réels et impose l’exercice — son nom en est resté dans la langue. Les magasins et les étapes garantissent le pain et le fourrage sur les routes, ce qui permet enfin de faire campagne loin et longtemps. L'uniforme se généralise, l’armement se standardise, la baïonnette à douille remplace la pique.
Le résultat se mesure : environ soixante-dix mille hommes à son arrivée, jusqu'à quatre cent mille en guerre à la fin du règne. Aucune puissance d’Europe n’en avait autant.
Les Invalides
Il faut lui porter au crédit une institution qui l’honore. Jusqu’alors, le soldat estropié mendiait ou entrait par faveur dans un monastère qu’on chargeait de le nourrir.
L’hôtel royal des Invalides, décidé en 1670, lui ouvre un droit. On y logea jusqu'à quatre mille hommes, avec règlement, infirmerie, ateliers et solde. Libéral Bruant en donna les bâtiments, Jules Hardouin-Mansart le dôme.
C’est le premier établissement de ce genre en Europe, et il repose sur une idée neuve : l'État doit quelque chose à qui l’a servi.
Louvois et Vauban
Ils travaillèrent vingt-cinq ans ensemble et ne s’aimèrent guère.
Vauban dépendait de Louvois, qui commandait les fortifications comme le reste ; le ministre approuvait les devis, arbitrait les priorités, pressait les délais. Il sut reconnaître le génie de son ingénieur et lui donna les moyens de refaire toute la frontière : trois cents places construites ou remaniées, la double ligne du Nord, les citadelles de l’Est.
Mais Vauban défendait des idées que Louvois ne partageait pas. L’ingénieur voulait des sièges méthodiques qui épargnent les hommes ; le ministre voulait des places prises vite. Vauban plaidait pour rendre les conquêtes indéfendables et resserrer le pré carré ; Louvois voulait tout garder. Vauban, surtout, écrivait au roi que le peuple était accablé d’impôts et que la révocation de l'édit de Nantes avait été une faute — deux opinions que son ministre tenait pour séditieuses.
Ils s’affrontèrent durement sur le canal de l’Eure, chantier ruineux ordonné pour amener l’eau à Versailles, où des milliers de soldats moururent de fièvres. Vauban le jugeait absurde ; Louvois le poursuivit tant qu’il vécut.
Les dragonnades
Il faut dire le reste avec la même netteté.
À partir de 1681, Louvois généralise un procédé que l’intendant Marillac avait essayé en Poitou : loger des dragons chez les familles protestantes, aux frais de l’habitant, jusqu'à ce qu’il abjure. Les soldats brisent, volent, terrorisent ; les conversions s’obtiennent par milliers et se comptent en abjurations sans foi.
Ces listes de convertis servirent à persuader Louis XIV que le protestantisme n’existait presque plus en France et qu’un édit pouvait sans risque révoquer celui de Nantes. La responsabilité de Louvois y est directe et documentée.
En 1688 et 1689, il ordonne le ravage systématique du Palatinat pour créer un désert entre la France et l’Empire : Heidelberg, Mannheim, Spire, Worms sont incendiées, les habitants chassés l’hiver. Turenne en avait fait autant en 1674, sur son ordre déjà. L’Allemagne ne l’a pas oublié, et cette dévastation a nourri contre la France un ressentiment qui a duré des siècles.
La fin
Colbert mort en 1683, Louvois ramasse ses dépouilles et devient surintendant des Bâtiments : c’est lui qui suit alors les chantiers de Versailles et de Marly, où il presse Mansart.
Mais le roi se lasse. Les récits de la cour rapportent des scènes violentes dans les dernières années, et Saint-Simon assure que Louis XIV, excédé, songeait à s’en défaire.
Il meurt brusquement le 16 juillet 1691, à cinquante ans, quelques heures après un conseil. On parla de poison, comme toujours ; rien ne l’a jamais établi. Le roi, apprenant la nouvelle, ne marqua aucune émotion.
Il laissait à la France l’instrument qui lui permit de tenir seule contre l’Europe pendant vingt-cinq ans, et deux souvenirs dont elle ne s’est jamais lavée.
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