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Lieu royal · Reims, Champagne

La cathédrale Notre-Dame de Reims

La cathédrale des sacres

Région : Reims, Champagne

Nulle pierre de France n’a vu passer tant de rois. Du baptême de Clovis au sacre de Charles X, Notre-Dame de Reims fut pendant plus de mille ans le sanctuaire où la monarchie française venait recevoir l’onction du Ciel — et le signe visible de l’alliance du trône et de l’autel.

La façade occidentale de la cathédrale de Reims, par Gillis Neyts
Gillis Neyts, Vue de la cathédrale de Reims, XVIIe siècle.

Le baptistère de la nation franque

Avant d'être la cathédrale des sacres, Reims fut celle d’un baptême. Vers 496 — la date exacte, entre 496 et 508, demeure discutée par les historiens —, Clovis, roi des Francs vainqueur de Tolbiac, s’avança vers la cuve baptismale préparée par l'évêque Remi. Grégoire de Tours a conservé la parole du saint évêque, qui traverse les siècles comme une sommation adressée d’avance à toute la lignée royale :

« Courbe la tête, fier Sicambre ! Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. »

Saint Remi, selon Grégoire de Tours

La tradition, mise en forme au IXe siècle par l’archevêque Hincmar, veut qu’une colombe ait apporté du ciel la Sainte Ampoule contenant le chrême du baptême. Le récit est légendaire dans sa forme — il faut le dire nettement —, mais sa portée fut immense et parfaitement réelle : parce que l’huile du sacre passait pour venir de Dieu même, le roi de France fut tenu, seul entre tous les souverains d’Occident, pour l’oint du Seigneur par excellence. De ce baptême naquirent l’alliance du trône et de l’autel, et ce titre incomparable de « fille aînée de l'Église » que porte la France.

Le chef-d'œuvre du XIIIe siècle

L'édifice actuel naquit d’un désastre. Le 6 mai 1210, un incendie dévora la cathédrale carolingienne où Louis le Pieux avait reçu la couronne impériale en 816. Dès 1211, l’archevêque Aubry de Humbert posait la première pierre d’un vaisseau appelé à surpasser tout ce que le siècle gothique avait produit. Quatre maîtres d'œuvre se succédèrent au chantier, dont le labyrinthe du pavement, aujourd’hui disparu, conservait les noms : Jean d’Orbais, Jean-le-Loup, Gaucher de Reims, Bernard de Soissons. Sous leurs mains, la voûte s'éleva à trente-huit mètres, et la façade devint ce portique triomphal où la sculpture — deux mille trois cents statues, le plus vaste peuple de pierre de la chrétienté — raconte à la fois l'Évangile et la royauté.

Au sommet de la façade court la galerie des rois : cinquante-six colosses de quatre mètres et demi, rangés comme une garde d’honneur autour de la scène centrale — le baptême de Clovis. Nulle autre cathédrale n’a placé si haut, et si clairement, le programme de la monarchie très chrétienne. Plus bas, au portail nord de la façade, veille la figure la plus aimée de Reims : l’ange au sourire, dont la grâce presque mondaine annonce, en plein XIIIe siècle, toute la douceur française.

Une trentaine de sacres

De Louis le Pieux à Charles X, une trentaine de souverains reçurent l’onction à Reims, et la liturgie du sacre s’y fixa dans une ordonnance quasi immuable. À l’aube, les chanoines de Saint-Remi apportaient en procession la Sainte Ampoule sous la garde des chevaliers otages ; le roi jurait de conserver la paix de l'Église et de gouverner son peuple en justice ; puis l’archevêque, mêlant au saint chrême une parcelle du baume miraculeux, marquait le souverain de l’onction. Venaient alors les regalia apportés de Saint-Denis — l'épée dite de Charlemagne, le sceptre, la main de justice, la couronne que les douze pairs de France soutenaient ensemble au-dessus de la tête royale. Au soir du sacre, le roi devenait thaumaturge : il touchait les écrouelles, « le roi te touche, Dieu te guérit ».

Le plus émouvant de ces sacres demeure celui du 17 juillet 1429. Conduit par Jeanne d’Arc à travers une France aux trois quarts perdue, Charles VII reçut la couronne tandis que la Pucelle se tenait près de l’autel, son étendard à la main. Interrogée plus tard sur ce privilège, elle répondit avec cette fierté limpide :

« Il avait été à la peine, c'était bien raison qu’il fût à l’honneur. »

Jeanne d’Arc, au procès de Rouen

Le dernier sacre fut celui de Charles X, le 29 mai 1825 — cérémonie somptueuse et déjà crépusculaire, où Chateaubriand vit passer, avec le dernier des rois sacrés, l’ombre de toute l’ancienne France.

L'épreuve du feu et le pardon

Le 19 septembre 1914, les obus allemands incendièrent la cathédrale. Les échafaudages de la tour nord s’embrasèrent, le plomb des toitures fondit et coula par les gargouilles, l’ange au sourire tomba, décapité, sur le parvis. La « cathédrale martyre », bombardée durant toute la guerre, devint aux yeux du monde le symbole même de la civilisation outragée. Sa résurrection fut à la mesure de sa chute : l’architecte Henri Deneux la recouvrit d’une charpente de béton ingénieuse, la générosité des Rockefeller soutint le chantier, la tête de l’ange retrouvée fut reposée, et l'édifice fut rendu au culte en 1938.

Puis vint le pardon. Le 8 juillet 1962, le général de Gaulle et le chancelier Adenauer s’agenouillèrent côte à côte dans la nef pour une messe de réconciliation entre la France et l’Allemagne : là où la royauté avait scellé l’unité du royaume, la cathédrale scellait la paix de l’Europe. En 1974, les vitraux de Marc Chagall, tout de bleu céleste, vinrent rejoindre dans l’axe du chœur les verrières médiévales — l’arbre de Jessé y voisine avec le sacre de saint Louis, comme pour rappeler que Reims, inscrite depuis 1991 au patrimoine mondial, demeure ce qu’elle fut toujours : le cœur sacré de la monarchie française, et l’un des hauts lieux de l'âme chrétienne de la France.