Ici dorment quarante générations de la monarchie française. Née sur la tombe du premier évêque de Paris, la basilique Saint-Denis vit naître l’art gothique sous la houlette de Suger, avant de devenir la nécropole presque ininterrompue des rois — jusqu'à la profanation révolutionnaire et l'émouvante réparation de 1817.
Le martyr et l’abbaye royale
Tout commence par un martyre. Vers le milieu du IIIe siècle, Denis, premier évêque de Paris, fut décapité pour la foi sur la butte qui en garda le nom de Montmartre. La légende — car c’en est une, et des plus belles — veut qu’il ait porté sa tête entre ses mains jusqu’au lieu de sa sépulture, à deux lieues au nord de la ville. Sur cette tombe vénérée, sainte Geneviève fit élever une première chapelle au Ve siècle ; puis le roi Dagobert, au VIIe, combla le sanctuaire de ses largesses et voulut y être enseveli. Le premier roi couché à Saint-Denis inaugurait une tradition de douze siècles.
Les Carolingiens confirmèrent l'élection du lieu : Pépin le Bref, sacré dans l’abbatiale en 754 par le pape Étienne II, y fut inhumé, et Charles le Chauve après lui. L’abbaye devint le sanctuaire dynastique par excellence : on y gardait l’oriflamme, cette bannière écarlate que les rois venaient solennellement lever sur l’autel avant de partir en guerre, tandis que retentissait le cri des batailles capétiennes — « Montjoie ! Saint-Denis ! ».
Suger et l’aube du gothique
Au XIIe siècle, l’abbé Suger — conseiller de Louis VI et de Louis VII, régent du royaume pendant la deuxième croisade — fit de son abbaye le laboratoire d’un art nouveau. Persuadé, à l'école du pseudo-Denys l’Aréopagite, que la lumière est la trace la plus pure de Dieu dans la création, il voulut une église qui fût toute clarté. La façade occidentale fut consacrée en 1140 ; le chœur nouveau, le 11 juin 1144, en présence du roi et d’une assemblée de prélats éblouis. Croisée d’ogives, déambulatoire aux chapelles rayonnantes fondues en une seule couronne de verrières : l’art gothique — l’art français, comme on disait alors — venait de naître. Suger fit graver sur les portes de bronze sa profession de foi esthétique :
« L’esprit engourdi s'élève vers le vrai par ce qui est matériel. »
Un siècle plus tard, sous saint Louis, le maître d'œuvre que la tradition identifie à Pierre de Montreuil reprit la nef et le transept dans le style rayonnant le plus aérien : murs évidés, roses immenses, pierre réduite à n'être plus que la monture d’un vitrail.
Le sommeil des rois
Saint Louis fit davantage : vers 1263, il commanda seize gisants pour les souverains qui l’avaient précédé, ordonnant autour du maître-autel Mérovingiens, Carolingiens et Capétiens en un même cortège de pierre. Le message était limpide : les trois races n’en font qu’une, et la monarchie capétienne recueille toute la continuité française. Dès lors, la quasi-totalité des rois — et avec eux les reines et les enfants de France — vinrent dormir à Saint-Denis, qui conserve aujourd’hui plus de soixante-dix monuments funéraires, le plus grand ensemble de sculpture tombale d’Europe.
On y suit, de dalle en dalle, toute l’histoire de l’art funéraire : gisants idéalisés du XIIIe siècle, effigies au réalisme poignant de Charles V — premier roi portraituré de son vivant —, puis les grands mausolées de la Renaissance, véritables arcs de triomphe chrétiens : tombeau de Louis XII et d’Anne de Bretagne, où les souverains apparaissent deux fois, transis dans la mort et priants dans la gloire ; tombeau de François Ier par Philibert de l’Orme ; rotonde des Valois voulue par Catherine de Médicis pour Henri II. La mort même y parlait le langage de la majesté.
La profanation et le retour
La Révolution ne pouvait tolérer ce sanctuaire de la continuité. À l'été 1793, la Convention décréta la destruction des « mausolées de l’orgueil royal » ; en octobre, les tombes furent ouvertes une à une. Le corps d’Henri IV, étonnamment conservé, fut exposé debout contre un pilier avant d'être jeté, comme tous les autres, dans deux fosses communes creusées au nord de la basilique et comblées de chaux. Le plomb des cercueils partit à la fonderie, les toitures aux balles de fusil. Il fallut le dévouement d’Alexandre Lenoir pour que les gisants, transportés à son musée des Monuments français, échappent au marteau.
La Restauration voulut réparer l’irréparable. Le 21 janvier 1815, les dépouilles de Louis XVI et de Marie-Antoinette, retrouvées au cimetière de la Madeleine, furent solennellement transférées dans la crypte. Puis, dans la nuit du 18 au 19 janvier 1817, on rouvrit les fosses de 1793 : les ossements mêlés, que nulle science ne pouvait plus distinguer, furent recueillis avec piété et déposés dans un ossuaire de la crypte, derrière des plaques de marbre noir où se lisent, gravés en lettres d’or, les noms de tous les rois et reines de France. Louis XVIII, mort en 1824, fut le dernier roi enseveli à Saint-Denis. Restaurée au XIXe siècle par Viollet-le-Duc après les maladresses de ses prédécesseurs — la flèche nord, ébranlée par la foudre et l’ouragan, dut être démontée en 1846 —, élevée au rang de cathédrale en 1966, la basilique demeure ce qu’aucune profanation n’a pu lui ôter : la chambre funèbre de la monarchie française, où la France vient méditer sur ce qu’elle doit à ses rois.