Aux portes de Paris se dresse le plus haut donjon médiéval d’Europe, cœur d’une forteresse que les rois habitèrent sept siècles. Du chêne où saint Louis rendait la justice aux cachots où médita Mirabeau, Vincennes résume, mieux qu’aucun autre lieu, la naissance de l'État royal français.
Le chêne de saint Louis
À l’origine, comme si souvent dans l’histoire capétienne, il y a une forêt. Vers 1178, Louis VII fit élever un manoir de chasse en lisière du bois de Vincennes ; Philippe Auguste l’agrandit et peupla le bois de gibier. Mais c’est saint Louis qui attacha pour toujours son nom au lieu, par une scène que son fidèle Joinville a rendue immortelle : l'été, après sa messe, le roi venait s’asseoir au pied d’un chêne et écoutait lui-même les plaideurs, sans huissier ni cérémonie.
« Maintes fois il advint qu’en été, après sa messe, le roi allait s’asseoir au bois de Vincennes, s’adossait à un chêne et nous faisait asseoir autour de lui ; et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler, sans qu’aucun huissier leur donnât empêchement. »
L’image a traversé les siècles, et ce n’est pas un hasard : elle montre la royauté française à sa source — une justice paternelle, rendue sous le regard de Dieu, accessible au plus humble. C’est de Vincennes que saint Louis partit pour sa dernière croisade en 1270 ; c’est là que moururent Louis X en 1316 et Charles IV en 1328, derniers Capétiens directs, comme si le vieux manoir accompagnait la première race capétienne jusqu'à son terme.
Le donjon de Charles V
Avec les Valois, Vincennes changea d'échelle. Philippe VI entreprit vers 1337 un donjon à la mesure des périls du temps ; mais l'œuvre décisive revint à Charles V, qui était né au manoir en 1338. Marqué par les émeutes parisiennes d'Étienne Marcel, le roi sage voulut aux portes de sa capitale une résidence inexpugnable. Le donjon fut achevé en 1370 : cinquante-deux mètres de haut, flanqué de quatre tourelles, ceint de sa propre enceinte à mâchicoulis — le plus haut donjon médiéval d’Europe, et le premier à être conçu comme un véritable palais vertical. Charles V y logea son cabinet de travail, son oratoire, une part de sa librairie : entre ces murs de trois mètres d'épaisseur, le plus lettré de nos rois gouverna, plume en main, la reconquête du royaume sur l’Anglais.
Autour, il déploya une enceinte grandiose : plus d’un kilomètre de courtines, neuf tours hautes comme des donjons, des fossés immenses. On a vu dans ce vaste rectangle le projet d’une véritable cité royale, capable d’abriter la cour entière ; Vincennes fut en tout cas, un siècle avant Versailles, la première tentative d’installer le siège de la monarchie hors de Paris, à l’abri de ses tumultes. La guerre de Cent Ans lui donna un rôle sombre : Henri V d’Angleterre, éphémère « héritier de France », vint mourir au donjon en 1422, et l’histoire retint que le conquérant d’Azincourt s'éteignit dans le lit des rois qu’il avait voulu déposséder.
La Sainte-Chapelle de Vincennes
En 1379, Charles V fonda dans l’enceinte une Sainte-Chapelle, à l’imitation de celle du Palais, pour y abriter des reliques de la Passion et un collège de chanoines : le roi très chrétien voulait sa forteresse habitée par Dieu autant que par les armes. Le chantier, interrompu par les malheurs du temps, ne fut achevé que sous Henri II, vers 1552 ; il en résulta un vaisseau unique où l'élan flamboyant du XVe siècle porte un décor déjà Renaissance. Les hautes verrières du chœur, exécutées vers 1556 sur le thème de l’Apocalypse, comptent parmi les chefs-d'œuvre du vitrail français : dans leurs fonds d’or et de pourpre, la Jérusalem céleste descend sur la vieille forteresse des Valois.
La chapelle vit passer l’histoire : c’est à Vincennes que mourut Charles IX en 1574, emporté à vingt-trois ans, et elle demeura jusqu'à la fin de l’Ancien Régime l’un des sanctuaires dynastiques de la couronne.
Du palais des Valois à la prison d'État
Les Bourbons donnèrent à Vincennes son dernier éclat résidentiel. Mazarin, nommé gouverneur du château, fit élever par Le Vau les pavillons jumeaux du Roi et de la Reine, où le jeune Louis XIV séjourna avec la jeune reine Marie-Thérèse ; le cardinal vint y mourir en 1661, au seuil du règne personnel qu’il avait préparé. Mais Versailles éclipsa bientôt la vieille forteresse, qui glissa vers d’autres usages : une manufacture de porcelaine — future manufacture de Sèvres — s’installa en 1740 dans ses murs, et le donjon devint la plus célèbre prison d'État du royaume après la Bastille. Le grand Condé frondeur, le cardinal de Retz, Fouquet, puis Diderot en 1749 — c’est en venant l’y visiter que Rousseau eut son illumination sur la route de Vincennes —, Mirabeau, qui y écrivit ses lettres à Sophie, le marquis de Sade : le donjon des rois se fit geôlier des rebelles et des libertins.
L’histoire y repassa tragiquement : dans la nuit du 20 au 21 mars 1804, le duc d’Enghien, dernier des Condé, enlevé en terre étrangère, fut fusillé dans les fossés après un simulacre de jugement — sang de saint Louis versé dans les douves de saint Louis, crime qui souleva l’Europe. Dix ans plus tard, le gouverneur Daumesnil, jambe de bois et cœur intrépide, refusa deux fois de rendre la place : « Je rendrai Vincennes quand on me rendra ma jambe. » Devenu arsenal puis haut lieu militaire, le château vit encore fusiller des otages en août 1944. Aujourd’hui restauré, siège des archives historiques de la Défense, il dresse toujours son donjon au-dessus du bois : sentinelle de pierre où la France peut lire, d’un seul regard, le chemin qui mène du chêne de saint Louis à l'État moderne — œuvre, l’un et l’autre, de ses rois.