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Symbole royal

La fleur de lys

L’emblème le plus pur que la chrétienté ait donné à une couronne

Nulle couronne d’Europe n’eut d’emblème plus pur. Fleur de la Vierge et signe de la Trinité, le lys d’or sur champ d’azur a porté pendant huit siècles l’idée même de la France. Son histoire mêle la botanique, la légende, la théologie et le droit héraldique — et jusqu’aux fureurs qui voulurent l’abolir.

Lys des jardins ou iris des marais ?

La première énigme de la fleur de lys est celle de son nom. Car la fleur héraldique, avec ses trois pétales liés d’une bague et ses deux étamines retombantes, ne ressemble guère au lys blanc des jardins, le lilium candidum des poètes et des autels. Les botanistes y reconnaissent bien plutôt un iris stylisé — cet iris jaune des marais, l’iris faux-acore, qui fleurit d’or au bord des eaux dormantes. Une tradition ancienne veut que les Francs, peuple des rivières du Nord, l’aient cueilli sur les rives de la Lys, cette rivière des Flandres dont le nom même semble un présage ; d’autres songent aux marécages où Clovis, dit-on, trouva un gué providentiel signalé par ces fleurs d’eau.

La vérité est que le motif est plus vieux que la France, et presque aussi vieux que l’art. On trouve des fleurs trifoliées sur les cylindres de la Mésopotamie, les diadèmes de l'Égypte, les sceptres des empereurs de Byzance. Les rois mérovingiens et carolingiens portaient déjà des bâtons fleuronnés, et les sceptres des premiers Capétiens s’achèvent en fleurons qui annoncent le lys héraldique. Le génie de la France ne fut pas d’inventer cette fleur : il fut de l'élire, de la fixer et de la charger d’un sens que nulle autre nation n’a su donner à son emblème.

La légende de Clovis

Au XIVe siècle, quand la fleur de lys régnait depuis longtemps sur les bannières, les clercs voulurent lui donner une origine digne d’elle, et ils la firent descendre du ciel. Telle est la légende de Joyenval : avant la bataille de Tolbiac, un ange aurait remis à un saint ermite, retiré près de la fontaine de Joyenval, au pied de la colline de Montjoie, un écu d’azur à trois fleurs de lys d’or, pour qu’il fût porté au roi des Francs par la reine Clotilde. Clovis, quittant les trois croissants — ou les trois crapauds, disent d’autres versions — qui ornaient son écu païen, aurait vaincu sous ce signe nouveau, prélude de son baptême.

Il faut le dire nettement : rien de tout cela n’est de l’histoire. Aucun texte du haut Moyen Âge n’en souffle mot, et la légende paraît forgée au temps de Charles V, précisément quand la royauté méditait sur le mystère de ses trois lys. Mais une légende de cette qualité est un document sur l'âme d’un peuple. En rattachant le lys au baptême de Reims, l’ancienne France disait sa conviction profonde : ses armes ne venaient pas d’une conquête ni d’un hasard, mais d’une élection divine, et le royaume était né chrétien comme d’autres naissent nobles.

D’azur semé de lys d’or

L’histoire positive commence au XIIe siècle, avec la naissance de l’héraldique. Louis VII le Jeune — et les vieux auteurs se plaisaient à entendre dans « fleur de lys » la « fleur de Loys » — fait figurer la fleur sur ses sceaux et ses vêtements ; au sacre de son fils Philippe, en 1179, le manteau royal en est déjà parsemé. Sous Philippe Auguste et Louis VIII, l'écu royal se fixe : d’azur semé de fleurs de lys d’or, un ciel nocturne étoilé de fleurs sans nombre, comme pour signifier que les vertus du royaume ne se comptent pas. C’est le blason que les hérauts nommeront plus tard France ancien.

Vers 1376, Charles V, le plus théologien de nos rois, réduit le semé à trois fleurs, en l’honneur de la Sainte Trinité, disent expressément les actes de son temps. Ce blason nouveau — France moderne — s’impose définitivement sous Charles VI. Trois lys d’or sur champ d’azur : la formule est d’une plénitude parfaite, et elle demeurera celle des armes de France jusqu'à la chute de la monarchie, reprise par les Valois, les Bourbons et les Restaurations, sans qu’une seule main royale ait jamais songé à y toucher.

La fleur de Marie et de la Trinité

Car le lys n’est pas un meuble héraldique comme un autre : c’est une prédication. Fleur de pureté dans toute la tradition biblique — sicut lilium inter spinas, « comme le lys entre les épines », dit le Cantique des cantiques —, il est par excellence la fleur de la Vierge, que l’iconographie place dans la main de l’ange de l’Annonciation. En le prenant pour armes, les rois plaçaient leur couronne sous le manteau de Notre-Dame, et le vœu de Louis XIII, consacrant en 1638 sa personne et son royaume à la Vierge, ne fit que déclarer solennellement ce que le blason disait depuis cinq siècles : la France est le royaume de Marie.

Les trois pétales appelaient une autre lecture, que les traités médiévaux ont développée avec amour : image de la Trinité d’abord, depuis que Charles V en avait fixé le nombre ; figure aussi des trois vertus qui font les rois dignes — la foi, la sagesse et la chevalerie, selon l’interprétation qui court dans les textes du XIVe siècle. L’or sur l’azur, enfin, disait la lumière divine sur le champ du ciel. Aucun blason d’Europe n’a été à ce point commenté, médité, prié : la fleur de lys est moins un emblème qu’un credo abrégé.

La proscription et la survie

Il était fatal qu’une Révolution qui s’en prenait au trône et à l’autel s’acharnât sur la fleur qui les unissait. Dès 1792, la législation ordonne la destruction des emblèmes de la royauté : on martèle les lys des façades, on les descelle des grilles, on les découd des ornements, on les gratte jusque sur les reliures des bibliothèques et la vaisselle des particuliers. Sous la Terreur, un lys conservé devient une pièce à conviction ; des hommes et des femmes payèrent de la prison, parfois de leur tête, la fidélité à une fleur. Il y a dans cet acharnement un aveu magnifique : on ne proscrit avec cette rage que les signes qui gardent leur puissance.

Aussi la fleur de lys a-t-elle survécu à tout. Elle reparut avec les Bourbons en 1814, sema de nouveau les drapeaux blancs, et c’est pour ne pas la séparer du drapeau de ses pères que le comte de Chambord, en 1873, renonça au trône plutôt qu'à son principe. Aujourd’hui encore, elle fleurit sur les armes des provinces et de cent villes de France, sur le drapeau du Québec, fidèle entre les fidèles, sur l'écu des Bourbons d’Espagne, sur l’insigne du scoutisme qui l’a portée au monde entier. Fleur proscrite et jamais fanée, elle demeure ce qu’elle fut dès l’origine : le signe d’une France qui se savait vouée à Dieu, et qui mettait sa gloire à le montrer.