Prince huguenot devenu Roi Très Chrétien, vainqueur d’une guerre civile de trente ans, restaurateur de la paix et de la prospérité, Henri IV est demeuré dans la mémoire nationale le plus aimé de nos rois. Voici l’histoire du Béarnais qui refit la France.
« Je veux qu’il n’y ait si pauvre laboureur en mon royaume qui n’ait tous les dimanches sa poule au pot »
De tous les rois de France, aucun n’a laissé dans le cœur du peuple une empreinte comparable à celle d’Henri IV. Trois siècles de chansons, de proverbes et d’images ont fait du premier Bourbon le « bon roi Henri » ; mais la légende, pour une fois, n’a rien inventé d’essentiel : l’histoire seule suffit à expliquer cette ferveur.
L’enfant de Pau
Henri naquit au château de Pau le 13 décembre 1553, fils d’Antoine de Bourbon, premier prince du sang, et de Jeanne d’Albret, reine de Navarre. Sa grand-mère, la fine Marguerite d’Angoulême, sœur de François Ier, avait fait de la cour de Nérac un foyer de lettres ; sa mère, calviniste ardente, l'éleva dans la religion réformée, mais aussi à la rude école béarnaise — pieds nus sur les rochers, pain bis et parler franc. De cette enfance montagnarde, il garda toute sa vie la vigueur, la gaieté et cette familiarité avec les petites gens qui déconcertait les courtisans.
Le destin le jeta tôt dans la tourmente des guerres de Religion. Marié le 18 août 1572 à Marguerite de Valois, sœur du roi Charles IX, il vit six jours plus tard la Saint-Barthélemy ensanglanter ses noces : contraint d’abjurer sous la menace, retenu quatre ans à la cour comme un otage doré, il s'évada en 1576, reprit la foi de sa mère et la tête du parti protestant. Roi de Navarre depuis 1572, chef de guerre intrépide, il apprit dans les combats du Midi ce métier des armes où il devait exceller.
L’héritier malgré la Ligue
En 1584, la mort du duc d’Anjou, frère cadet et unique héritier d’Henri III, fit du roi de Navarre, par la vertu de la loi salique, l’héritier présomptif de la couronne : il descendait de Saint Louis par Robert de Clermont, en ligne masculine ininterrompue. La Ligue catholique, conduite par les Guise et soutenue par l’Espagne, refusa l’hérétique et déchaîna la guerre des trois Henri. Vainqueur à Coutras en 1587, réconcilié avec Henri III après l’assassinat du duc de Guise, Henri de Navarre assiégeait Paris aux côtés du roi lorsque celui-ci tomba sous le couteau de Jacques Clément. Avant d’expirer, le 2 août 1589, le dernier Valois désigna son cousin pour successeur, l’exhortant à se faire catholique.
Roi de droit, Henri IV dut conquérir son royaume ville par ville. Il eut pour lui l’audace et le génie militaire : à Arques, en septembre 1589, avec une poignée d’hommes, il tint en échec l’armée ligueuse de Mayenne ; à Ivry, le 14 mars 1590, il remporta une victoire éclatante, après avoir harangué ses cavaliers par ces mots que la tradition a retenus :
Mes compagnons, si vous courez ma fortune, je cours aussi la vôtre. Ralliez-vous à mon panache blanc : vous le trouverez toujours au chemin de l’honneur et de la victoire.
Mais les victoires ne suffisaient pas : Paris, fanatisé par la Ligue, préférait la famine à l’hérétique, et l’Espagnol avançait ses pions pour donner la couronne à l’infante Isabelle.
« Paris vaut bien une messe »
Henri comprit que la France catholique ne se donnerait jamais entière à un roi séparé de l'Église, et que le salut du royaume commandait sa conversion. Après une longue instruction religieuse — car ce Béarnais ne traitait pas légèrement les choses de la foi —, il abjura solennellement le protestantisme le 25 juillet 1593, dans la basilique Saint-Denis, aux tombeaux de ses prédécesseurs. Le mot fameux, « Paris vaut bien une messe », ne figure dans aucun témoignage contemporain : c’est un trait forgé après coup, peut-être par ses adversaires, mais il résume si bien le réalisme souriant du personnage que la postérité l’a adopté.
Restait le sacre, qui seul achevait de faire un roi de France. Reims, ville du sacre immémorial, était aux mains des ligueurs, et la sainte ampoule hors d’atteinte : Henri IV fut donc sacré le 27 février 1594 en la cathédrale de Chartres, sanctuaire marial entre tous, avec l’huile miraculeuse conservée à l’abbaye de Marmoutier, que la tradition rattachait à saint Martin. L’essentiel était sauf : l’onction fit du Béarnais l’oint du Seigneur, et les résistances fondirent. Le 22 mars 1594, il entra dans Paris sans coup férir, pardonnant à tous, et l’on l’entendit murmurer, devant les misères de la capitale, que ce pauvre peuple avait été bien tyrannisé. En 1595, le pape Clément VIII leva l’excommunication : le roi de France était pleinement réconcilié avec l'Église.
L'édit de Nantes et la paix du royaume
Il fallut encore chasser l’Espagnol, battu à Fontaine-Française en 1595, et réduire les derniers chefs ligueurs, gagnés plus souvent par la clémence et les pensions que par le canon — « on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu’avec cent barils de vinaigre », disait-il volontiers. L’année 1598 vit l’achèvement de l'œuvre : la paix de Vervins, signée le 2 mai, rendit à la France ses frontières et son repos ; quelques semaines plus tôt, le 13 avril, le roi avait signé à Nantes le grand édit de pacification.
L'édit de Nantes n'était pas, comme on le dit parfois, une proclamation moderne de la liberté religieuse : c'était un acte de haute prudence politique et chrétienne. Il rétablissait le culte catholique partout où il avait cessé, confirmait la religion du roi comme religion du royaume, et accordait aux réformés la liberté de conscience, l’exercice du culte dans des lieux déterminés, l’accès aux charges et, pour un temps, des places de sûreté. Après trente-six ans de guerres civiles, huit guerres de religion et des fleuves de sang, la France retrouvait l’unité dans la paix. Aucun autre État d’Europe n’avait su, à cette date, résoudre pareille déchirure autrement que par l’extermination ou l’exil.
Sully et la poule au pot
La paix faite, il fallait refaire la France, « ruinée jusqu’aux entrailles ». Henri IV s’y employa avec son compagnon d’armes Maximilien de Béthune, qu’il fit duc de Sully et surintendant des finances. Ce huguenot rigide et méthodique assainit les comptes, réduisit la taille qui écrasait les campagnes, poursuivit les financiers prévaricateurs et amassa au fond de la Bastille un trésor de guerre. Fidèle à sa maxime que « labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France », il protégea l’agriculture, fit assécher les marais, planter les ormes des routes royales, percer le canal de Briare unissant Loire et Seine.
Le roi, de son côté, voulut des manufactures : la soie s’implanta avec les mûriers, les Gobelins prirent leur essor, le commerce reprit. Paris lui doit un visage nouveau : le Pont-Neuf achevé, la place Royale — aujourd’hui place des Vosges —, la place Dauphine, l’hôpital Saint-Louis. En douze ans, le royaume exsangue redevint le plus peuplé et le plus riche d’Europe. C’est de cette prospérité retrouvée que témoigne le mot le plus célèbre du règne, rapporté par son historien Péréfixe : le souhait que chaque laboureur pût mettre, le dimanche, la poule au pot. Programme modeste en apparence, immense en réalité : nul roi n’avait encore fait du bien-être du paysan la mesure de sa gloire.
Le Vert-Galant et le couteau de Ravaillac
L’homme privé était à la mesure du roi : gai, prompt, généreux, sentant l’ail et la sueur de cheval, jouant avec ses enfants à quatre pattes devant les ambassadeurs. Son mariage avec Marguerite de Valois, demeuré stérile, fut annulé en 1599 ; il épousa l’année suivante Marie de Médicis, qui lui donna en 1601 le dauphin Louis, premier d’une lignée de six enfants légitimes. Mais le cœur du roi fut toujours inflammable : Gabrielle d’Estrées, Henriette d’Entragues et bien d’autres valurent à ce quinquagénaire conquérant le surnom de Vert-Galant, que Paris lui donna sans cesser de l’aimer — indulgence que la morale réprouve, mais qui dit assez la familiarité unissant ce roi à son peuple.
Les fanatiques, eux, n’avaient pas désarmé : dix-sept complots ou attentats visèrent le roi converti. Le 14 mai 1610, au lendemain du sacre de la reine, alors que son carrosse était arrêté rue de la Ferronnerie par un embarras de charrettes, un illuminé nommé François Ravaillac monta sur la roue et frappa le roi de deux coups de couteau. Henri IV expira presque aussitôt. La France entière pleura comme elle n’avait jamais pleuré un roi : la stupeur fut telle que la légende s’empara sur-le-champ de ce règne de vingt ans qui avait rendu au pays la paix, le pain et l’honneur.
Le roi de la légende
La statue équestre dressée dès 1614 sur le Pont-Neuf — abattue par la Révolution, relevée dès 1818 par souscription populaire — dit assez la place unique d’Henri IV dans la mémoire française. Restaurateur de l'État après l’anarchie, réconciliateur des Français après la guerre civile, fondateur d’une dynastie qui devait donner à la France son Grand Siècle, il demeure le modèle achevé du roi selon le cœur du peuple : brave à la guerre, clément dans la victoire, laborieux dans la paix, chrétien sans fanatisme et français jusqu’au bout des ongles. « Ce roi si nécessaire », disait de lui l’un de ses serviteurs : trois mots qui valent tous les panégyriques.
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