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Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Mérovingiens · Règne 629 – 639

Dagobert Ier

Dernier grand roi de la race mérovingienne, Dagobert Ier gouverna par lui-même un royaume réunifié, entouré de ministres que l'Église devait élever sur ses autels. Protecteur de Saint-Denis et roi de justice, il est aussi devenu, par un étrange détour, le héros d’une chanson que la France entière fredonne encore.

« Il ne prenait ni sommeil ni nourriture, veillant à ce que chacun obtînt justice. »

Frédégaire, Chronique, livre IV

Le fils de Clotaire II

Dagobert naît vers 602, alors que la longue querelle de Brunehaut et de Frédégonde entre dans sa dernière phase : la reine de Neustrie est morte depuis peu, mais la guerre qu’elle a nourrie se poursuit. Son père, Clotaire II, fils de Frédégonde, l’achève dans le sang en 613 : il livre au supplice la vieille Brunehaut, réunit tout le royaume franc sous son sceptre et referme un demi-siècle de guerres civiles ; l’année suivante, par l'édit de Paris, il apaise le royaume en garantissant aux Églises leurs libertés et aux grands leur place dans le gouvernement. C’est dans cette paix restaurée que grandit l’héritier.

En 623, cédant aux instances de l’aristocratie d’Austrasie, Clotaire II donne à son fils, âgé d’une vingtaine d’années, le royaume de l’Est, avec Metz pour capitale. Le jeune roi y gouverne sous la conduite de deux tuteurs considérables : l'évêque de Metz, saint Arnoul, et le maire du palais Pépin de Landen. L’histoire a de ces ironies : ces deux hommes, piliers du trône mérovingien, sont précisément les ancêtres de la famille qui, un siècle plus tard, prendra la place de la dynastie. Mais nul ne peut le prévoir, et l’apprentissage austrasien fait de Dagobert un roi accompli, instruit des affaires, des hommes et des frontières.

Le maître du regnum Francorum

À la mort de Clotaire II, en 629, Dagobert prend en main l’ensemble du royaume, ne laissant à son demi-frère Caribert qu’un apanage aquitain que la mort de celui-ci, dès 632, fait rentrer dans l’héritage commun. Le voici seul maître du regnum Francorum, de la Frise aux Pyrénées. Rompant avec la tradition austrasienne, il fixe sa résidence à Paris, au cœur de la Neustrie, dans la ville de Clovis et de sainte Geneviève : le geste dit assez de qui il entend être l’héritier.

Son règne est le dernier où un Mérovingien gouverne vraiment, et il gouverne avec éclat. Au-dehors, sa main se fait sentir sur toutes les marches du royaume : il reçoit à Clichy la soumission du roi breton Judicaël, mène contre les Basques une rude campagne, conclut avec l’empereur byzantin Héraclius une alliance qui témoigne du rang retrouvé de la monarchie franque. Tout ne lui réussit pas : contre Samo, l’aventurier franc devenu roi des Wendes, son armée essuie devant Wogastisburg, en 631, un échec sensible. Mais l’ensemble impose : pour les chroniqueurs, Dagobert est le roi dont « la renommée s'étendit sur tous les peuples », celui que les royaumes voisins craignent et recherchent.

Le roi de justice

Ce qui frappa le plus les contemporains ne fut pourtant pas la guerre, mais la justice. Dès son avènement, en 629 et 630, Dagobert parcourt la Bourgogne puis la Neustrie, s’installant dans chaque cité pour y entendre lui-même les causes, redressant les torts des puissants, cassant les juges prévaricateurs. Le chroniqueur Frédégaire, qui n’est pas tendre pour la fin du règne, a laissé de ces tournées un tableau saisissant :

Sa venue jeta dans une grande crainte les évêques et les grands, mais elle fut pour les pauvres une source de grande joie. Siégeant lui-même, il rendait la justice à tous, sans prendre ni sommeil ni nourriture, afin que chacun obtînt son droit.

Frédégaire, Chronique, livre IV

Ce roi assis en son tribunal, terrible aux puissants et accessible aux humbles, c’est déjà l’image que la monarchie française gardera d’elle-même — celle que reprendra, six siècles plus tard, saint Louis sous le chêne de Vincennes. La légende du « bon roi » ne s’est pas trompée de personnage : avant d'être une chanson, la bonté de Dagobert fut une politique, et la plus haute de toutes, celle qui fait du Roi le protecteur-né des petits contre les grands.

Saint Éloi et les grands commis de Dieu

Autour de ce roi justicier, une équipe de serviteurs comme la royauté en a rarement réuni. Le plus illustre est Éloi, orfèvre limousin monté à Paris, dont l’honnêteté devint proverbiale : chargé de façonner un trône d’or, il en fit deux avec le métal qu’on lui avait confié. Dagobert en fit son monétaire, son ambassadeur, son conseiller intime ; l'Église en fit un évêque de Noyon et un saint. À ses côtés, Ouen, dit Dadon, référendaire du palais et garde du sceau royal, futur évêque de Rouen ; Didier, le trésorier, futur évêque de Cahors ; et tant d’autres clercs formés à l'école du palais, pépinière d’administrateurs et de saints.

Ce gouvernement de saints hommes n’est pas une image pieuse : c’est une méthode. En s’attachant les meilleurs des clercs et en peuplant les évêchés de ses fidèles, Dagobert ressoude l’alliance du trône et de l’autel scellée au baptême de Clovis, et donne à son administration — chancellerie, monnaie, fisc, ateliers — une probité et une régularité que le siècle ne connaissait plus. Les diplômes de son règne, dont plusieurs nous sont parvenus, montrent une royauté qui écrit, qui archive, qui juge : dans la nuit du très haut Moyen Âge, une lampe d’ordre romain veille encore au palais de Paris.

Saint-Denis, le tombeau et la gloire

De tous les sanctuaires du royaume, Dagobert en aima un entre tous : la basilique où reposait saint Denis, premier évêque de Paris et martyr, sur la route du Nord. Il la fit rebâtir avec magnificence — l’orfèvre Éloi travailla à la châsse du martyr —, la combla de terres, de privilèges et de présents, et institua à ses portes une grande foire annuelle qui fit la fortune du bourg. Surtout, il voulut y attendre la résurrection : à sa mort, le 19 janvier 639, en son palais d'Épinay-sur-Seine, son corps fut porté à Saint-Denis.

Le choix engageait l’avenir plus qu’aucune bataille. Après lui, et jusqu'à la fin de la monarchie, Saint-Denis sera la nécropole des rois de France, le reliquaire de la dynastie, le lieu où la royauté vient déposer ses morts, sa couronne et son oriflamme. Au XIIIe siècle, saint Louis fera élever au fondateur un tombeau sculpté que l’on voit toujours dans la basilique : on y suit la légende de la vision de l’ermite Jean, qui vit l'âme de Dagobert disputée aux démons et sauvée par l’intercession de saint Denis, de saint Maurice et de saint Martin. Manière médiévale de dire que ce roi, avec ses fautes — les chroniqueurs lui reprochent ses libéralités prises sur d’autres églises et les faiblesses de sa vie privée —, appartenait à Dieu et à ses saints protecteurs.

La légende du bon roi Dagobert

Il restait à ce grand roi une singulière destinée posthume : devenir le héros de la plus célèbre chanson du répertoire français. « Le bon roi Dagobert a mis sa culotte à l’envers » : le couplet, où le grand saint Éloi morigène doucement son maître, n’a rien de mérovingien — il est né à la fin du XVIIIe siècle, sous Louis XVI, comme une satire malicieuse de la monarchie, et la Révolution le fredonna contre le trône. L’histoire y perd ses droits : le vrai Dagobert fut tout sauf un roi étourdi.

Mais la chanson, à sa manière, est un hommage. De tous les rois de la première race, seuls Clovis et Dagobert sont demeurés dans la mémoire commune, et si le peuple a choisi de sourire de Dagobert en compagnie de saint Éloi, c’est que treize siècles n’avaient pas effacé le souvenir de ce couple singulier d’un roi et de son saint conseiller. Derrière la culotte à l’envers, il y a le roi de justice des tournées de Bourgogne, le bâtisseur de Saint-Denis, le dernier Mérovingien devant qui l’Europe s’inclina. Après lui, ses fils enfants, Sigebert III et Clovis II, laisseront le pouvoir glisser aux mains des maires du palais : l'éclipse de la dynastie commence au soir même de sa plus belle journée. Dagobert demeure ainsi dans notre histoire comme un sommet et comme un adieu — l’ultime éclat d’une race à qui la France doit son baptême et son nom.

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