Première race des rois de France, les Mérovingiens ont régné près de trois siècles sur le royaume des Francs. Du baptême de Clovis à la déposition du dernier des rois chevelus, voici l’histoire d’une dynastie qui fit entrer la Gaule dans la chrétienté et posa la première pierre de la France.
Aux sources d’une race : Mérovée, Childéric et le monde franc
Avant que la France n’eût un nom, elle eut des rois. Au Ve siècle, tandis que l’Empire romain d’Occident achève de se défaire sous les coups des invasions, les Francs saliens, établis comme fédérés de Rome dans l’ancienne Gaule Belgique, forment autour de Tournai et de Cambrai un peuple de guerriers et de laboureurs, fidèle à ses chefs et à ses coutumes. C’est de ce monde rude et déjà romanisé par contact que sortira la première race de nos rois.
La tradition nomme Clodion le Chevelu, qui poussa les Francs jusqu'à la Somme, puis Mérovée, à qui la dynastie doit son nom. De ce Mérovée, l’histoire sait peu de chose : la légende, rapportée par le chroniqueur Frédégaire, lui donne pour père un monstre marin, le Quinotaure — fable païenne qu’il faut prendre pour ce qu’elle est, un signe de l’aura surnaturelle dont les Francs entouraient leur lignée royale. Une tradition le place aux champs Catalauniques, en 451, parmi les alliés du Romain Aétius face à Attila ; elle est invérifiable, mais elle dit du moins que les Francs combattirent ce jour-là du côté de la civilisation.
Avec Childéric Ier, fils de Mérovée, on quitte la légende pour l’histoire. Roi des Francs de Tournai, allié fidèle des derniers généraux romains de la Gaule, il combat les Wisigoths sur la Loire aux côtés du Romain Ægidius vers 463. Sa tombe, retrouvée intacte à Tournai en 1653, a livré son anneau sigillaire — Childerici regis — et ces fameuses abeilles d’or dont Napoléon fera plus tard l’emblème de son propre empire, hommage du dernier des Césars au premier sang royal de la France. Les rois de cette race portaient les cheveux longs, signe visible de leur droit à régner : les contemporains les nommaient reges criniti, les rois chevelus.
Clovis et le baptême fondateur
En 481, Childéric meurt, laissant son commandement à un adolescent d’une quinzaine d’années : Clovis. En trente ans de règne, ce jeune chef d’un peuple parmi d’autres va se rendre maître de presque toute la Gaule. En 486, à Soissons, il abat le dernier lambeau de pouvoir romain en la personne de Syagrius ; vers 496, à Tolbiac, il brise les Alamans ; en 507, à Vouillé, il chasse d’Aquitaine les Wisigoths ariens. Mais la vraie conquête de Clovis n’est pas d’ordre militaire.
Époux de Clotilde, princesse burgonde et catholique, vainqueur à Tolbiac après avoir invoqué « le Dieu de Clotilde », Clovis reçoit le baptême des mains de saint Remi, évêque de Reims, un jour de Noël que la tradition fixe en 496 — les historiens discutent la date, proposant aussi 498 ou 499. Trois mille guerriers francs le suivent dans la piscine baptismale. Grégoire de Tours, qui écrit moins d’un siècle plus tard, a mesuré la portée de l'événement :
Semblable à un nouveau Constantin, il s’avança vers le baptistère pour se guérir de la vieille lèpre. Le roi confessa le Dieu tout-puissant dans sa Trinité, fut baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et oint du saint chrême avec le signe de la croix du Christ.
Le geste est immense. Tandis que tous les autres rois barbares — Goths, Burgondes, Vandales — professent l’arianisme, hérésie qui les sépare de leurs sujets romains, Clovis choisit la foi catholique, celle des évêques et du peuple des Gaules. D’un coup, la monarchie franque devient l’alliée naturelle de l'Église, et l'épiscopat gallo-romain le plus solide soutien du trône. De cette alliance du Roi et de l’autel, scellée dans l’eau du baptême, naîtra tout ce que la France sera.
La loi des partages : grandeur et déchirements du regnum Francorum
Clovis meurt à Paris, sa capitale, le 27 novembre 511. Selon la coutume franque, qui traite le royaume comme un patrimoine, ses quatre fils se partagent le regnum Francorum. Ce principe du partage, que la dynastie ne sut jamais abolir, fut sa grandeur et sa plaie : grandeur, car chaque génération de rois poursuivit la conquête — la Burgondie est soumise en 534, la Provence acquise en 536, la Thuringe et la Bavière placées dans la mouvance franque — ; plaie, car il ensemença le royaume de guerres fratricides.
Clotaire Ier, dernier survivant des fils de Clovis, réunit tout l’héritage entre 558 et 561 ; à sa mort, tout est de nouveau divisé. De ces partages successifs émergent peu à peu trois ensembles appelés à une longue fortune : la Neustrie entre Seine et Loire, l’Austrasie sur la Meuse et le Rhin, la Bourgogne au sud-est. La fin du VIe siècle est dominée par la rivalité tragique de deux reines, Brunehaut l’Austrasienne et Frédégonde la Neustrienne, dont la haine nourrit quarante ans de guerres. Elle s’achève en 613, quand Clotaire II, fils de Frédégonde, réunifie le royaume et livre la vieille Brunehaut à un supplice atroce.
Le règne de Clotaire II n’est pourtant pas que vengeance : par l'édit de Paris de 614, il garantit aux Églises leurs biens et leurs élections, associe les grands au gouvernement et donne au royaume quelque chose comme une première charte. La monarchie mérovingienne, à son zénith, sait être autre chose qu’une force brute.
Dagobert, l’apogée du siècle mérovingien
Le fils de Clotaire II porte l'œuvre à son sommet. Roi d’Austrasie dès 623, seul maître du royaume de 629 à 639, Dagobert Ier est le dernier Mérovingien à gouverner par lui-même, et il gouverne en grand roi. Fixé à Paris, il parcourt la Bourgogne et la Neustrie pour y rendre la justice, au grand effroi des puissants et à la grande joie des humbles, si l’on en croit le chroniqueur Frédégaire. Il s’entoure de serviteurs d’une qualité rare, que l'Église élèvera sur ses autels : saint Éloi, l’orfèvre devenu monétaire et conseiller, saint Ouen, le référendaire, saint Didier, le trésorier — administration de clercs et de saints comme la France n’en reverra guère.
Sa diplomatie porte loin : traité avec l’empereur byzantin Héraclius, soumission du roi breton Judicaël, campagnes contre les Basques et contre les Wendes du roi Samo. Sa piété bâtit : comblée de dons, la basilique de Saint-Denis devient sous son règne le grand sanctuaire de la monarchie, et Dagobert, en choisissant d’y reposer, inaugure la nécropole où dormiront presque tous les rois de France. Quand il meurt, en janvier 639, à trente-six ou trente-sept ans si l’on place bien sa naissance vers 602, c’est tout un âge de la royauté franque qui s'éteint avec lui.
L’ombre des maires du palais
Après Dagobert commence la lente éclipse. Les rois qui se succèdent sont presque tous des enfants, montés trop tôt sur le trône, morts trop jeunes pour régner vraiment ; l’histoire les a nommés, avec plus de cruauté que de justice, les « rois fainéants ». Le pouvoir réel passe aux maires du palais, chefs de l’aristocratie de chaque royaume : au terrible Ébroïn en Neustrie répond, en Austrasie, la lignée issue de Pépin de Landen et de saint Arnoul de Metz — celle-là même qui donnera les Carolingiens.
En 687, la victoire de Tertry livre à Pépin de Herstal, maire d’Austrasie, la réalité du pouvoir sur tout le royaume. Son fils Charles Martel, vainqueur des Arabes à Poitiers en 732, gouverne en maître absolu, au point de laisser le trône vacant plusieurs années sans que personne s’en émeuve. Éginhard, le biographe de Charlemagne, a laissé des derniers Mérovingiens un portrait fameux et féroce : un roi à la longue chevelure et à la barbe pendante, promené sur un char à bœufs, prononçant les réponses qu’on lui avait dictées. Le tableau est chargé — c'était justifier la dynastie nouvelle — mais il dit la vérité d’un pouvoir devenu pure apparence.
En 751, Pépin le Bref, fils de Charles Martel, franchit le pas, après avoir consulté le pape Zacharie, qui répond qu’il vaut mieux appeler roi celui qui a le pouvoir que celui qui n’en a plus. Childéric III, dernier des rois chevelus, est déposé et tonsuré — geste symbolique entre tous, puisqu’on retranchait avec sa chevelure le signe même de son sang royal — puis enfermé au monastère de Saint-Bertin. Pépin, élu à Soissons, reçoit l’onction sainte : la première race s'éteint sans violence, et le sacre vient remplacer le sang comme fondement de la royauté.
L’héritage mérovingien : la France fille aînée de l'Église
On a longtemps traité les Mérovingiens avec dédain, comme une préhistoire barbare de la monarchie. C'était une injustice. En deux cent soixante-dix ans, cette dynastie a accompli l’essentiel : elle a donné au pays son nom — la Francia —, son cadre — une Gaule rassemblée sous un seul sceptre, de la Meuse aux Pyrénées —, sa loi — la loi salique, rédigée sous Clovis, dont un article sur la terre servira mille ans plus tard à fonder les règles de succession du royaume —, et surtout son âme.
Car le baptême de Reims n’est pas un épisode : c’est un acte de naissance. Par lui, la monarchie franque s’est liée à l'Église catholique d’un lien que quatorze siècles n’ont pas défait, et la France a reçu ce titre que les papes lui donneront : fille aînée de l'Église. Le siècle mérovingien fut aussi un grand siècle chrétien : saint Colomban fonde Luxeuil, les monastères couvrent la Gaule, une reine esclave rachetée, sainte Bathilde, monte sur le trône et abolit le commerce des captifs chrétiens. À Reims enfin, le souvenir de la sainte ampoule, dont la tradition rapportée par Hincmar veut qu’une colombe l’ait apportée au baptême de Clovis, fera de chaque sacre royal, jusqu'à Charles X, le renouvellement du geste de saint Remi.
Il faut enfin rendre à ce temps sa beauté propre. L'âge mérovingien eut ses arts — l’orfèvrerie cloisonnée dont le trésor de Childéric donne l'éblouissant témoignage, les baptistères, les hypogées, les premières grandes basiliques — et il eut ses lettres : Grégoire de Tours y écrivit la première histoire de la nation franque, Fortunat y chanta ses reines et ses saints. Sous l'écorce rude des chroniques, on y devine un peuple en gestation, où le sang germain et l’héritage gallo-romain se fondaient lentement dans le creuset de la foi commune. C’est ce lent travail, plus que les batailles, qui fut l'œuvre véritable des rois chevelus.
Les Carolingiens, puis les Capétiens, régneront sur l'édifice ; mais les fondations sont mérovingiennes. Quand Clovis plia la tête sous la main de saint Remi, c’est la France qui, sans le savoir encore, entrait dans l’histoire.
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