Vingt-trois ans d’exil, de Coblence à Mitau et de Varsovie à Hartwell, avaient fait du comte de Provence un roi sans royaume qui jamais ne renonça. Rendu à la France en 1814, Louis XVIII sut réconcilier l’héritage capétien et la société nouvelle par la Charte, et referma les plaies de la Révolution par l’union et l’oubli. Il fut, entre 1774 et la fin de la monarchie, le seul roi qui mourut sur le trône.
« L’exactitude est la politesse des rois »
Monsieur, frère du Roi
Né à Versailles le 17 novembre 1755, Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, était le cadet immédiat du futur Louis XVI. Autant son frère aîné était timide et scrupuleux, autant lui se montrait délié, disert, pétri de lettres latines — il citait Horace comme d’autres respirent — et dévoré d’une ambition que sa position de « Monsieur », premier frère du Roi à partir de 1774, condamnait à l’attente. Marié en 1771 à Marie-Joséphine de Savoie, sans enfant, il tint à Versailles puis au Luxembourg une cour d’esprit où l’on aiguisait les épigrammes. La Révolution allait révéler, sous le bel esprit, un politique de grande race.
Dans la nuit du 20 juin 1791 — la nuit même où son frère prenait la route de Montmédy —, le comte de Provence quitta Paris par les Flandres avec son fidèle Avaray, et passa la frontière sans encombre : seule évasion réussie de la famille royale. À Coblence, il devint l'âme de l'émigration. La mort de Louis XVI fit de lui le régent du royaume au nom du petit Louis XVII, prisonnier du Temple ; la mort de l’enfant-roi, le 8 juin 1795, fit de lui le roi de France.
Le roi errant
Commença alors l’une des plus étranges royautés de notre histoire : un roi sans trône, sans armée et bientôt sans asile, promené par les convulsions de l’Europe de Vérone à Blankenburg, de Blankenburg à Mitau en Courlande — où il maria en 1799 Madame Royale, l’orpheline du Temple, à son neveu le duc d’Angoulême —, de Mitau à Varsovie, puis en Angleterre, à Hartwell House. À chaque étape, la misère s’accroît et la dignité demeure. Jamais il ne consentit à retrancher une ligne de son droit. Lorsque Bonaparte, au faîte de sa puissance, le fit sonder pour obtenir une renonciation contre une dotation princière, l’exilé de Varsovie répondit par un refus dont la noblesse traverse les siècles :
Je ne confonds point M. Bonaparte avec ceux qui l’ont précédé ; j’estime sa valeur, ses talents militaires ; je lui sais gré de plusieurs actes d’administration. Mais il se trompe s’il croit m’engager à transiger sur mes droits ; loin de là, il les établirait lui-même, s’ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu’il fait en ce moment. Chrétien, je remplirai mes obligations jusqu'à mon dernier soupir ; fils de saint Louis, je saurai, à son exemple, me respecter jusque dans les fers ; successeur de François Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui : nous avons tout perdu, fors l’honneur.
Cette patience fut récompensée. En 1813, l’Empire chancelle ; en mars 1814, Bordeaux acclame le duc d’Angoulême et arbore le drapeau blanc ; le 6 avril, le Sénat appelle au trône « Louis-Stanislas-Xavier de France ». Le vieux roi goutteux qui s’embarque pour Calais a gagné, sans une bataille, la plus longue partie d'échecs du siècle.
Saint-Ouen et la Charte : la monarchie réconciliée
Louis XVIII eut alors le trait de génie de son règne. Le Sénat prétendait lui imposer une constitution qui eût fait de lui un roi élu par les débris de l’Empire. Il refusa d'être « roi par la grâce du Sénat » — mais refusa tout autant de restaurer l’absolutisme. Par la déclaration de Saint-Ouen du 2 mai 1814, à la veille de son entrée dans Paris, il annonça qu’il octroierait librement, en vertu de sa seule autorité royale, une constitution libérale. Ce fut la Charte du 4 juin 1814 : gouvernement représentatif à deux chambres, égalité devant la loi, libertés publiques, religion catholique religion de l'État avec liberté des cultes, biens nationaux garantis, dette reconnue — et, dans le préambule, la doctrine même de la monarchie traditionnelle renouant, par-dessus l’abîme, la chaîne des temps :
La divine Providence, en nous rappelant dans nos États après une longue absence, nous a imposé de grandes obligations.
Datée de « l’an de grâce 1814 et de notre règne le dix-neuvième », la Charte n'était pas un contrat arraché au Roi, mais un don du Roi : la légitimité capétienne se faisait elle-même la gardienne des libertés modernes. La formule allait donner à la France dix ans de gouvernement parlementaire naissant, et au premier traité de Paris, négocié par Talleyrand en mai 1814, une douceur inespérée : les frontières de 1792, sans occupation ni indemnité.
Les Cent-Jours et la seconde Restauration
Le 1er mars 1815, l’Aigle s’envola de l'île d’Elbe. Trahi par les maréchaux, le Roi refusa de faire couler le sang français et quitta Paris dans la nuit du 19 au 20 mars pour Gand — non pour l'étranger : pour l’attente. L’aventure des Cent-Jours s’abîma à Waterloo le 18 juin, et Louis XVIII rentra dans sa capitale le 8 juillet 1815, ferme cette fois sur un principe qu’il proclama à Cambrai en chemin : reconnaître les fautes commises, pardonner aux égarés, ne point confondre la France avec ceux qui l’avaient perdue. Le second traité de Paris fut plus dur — indemnité, occupation —, mais le trône, lui, tint bon.
Il tint bon, aussi, contre ses propres amis. La Chambre « introuvable » de 1815, plus royaliste que le Roi, voulait proscriptions et revanche, tandis que la Terreur blanche ensanglantait le Midi. Louis XVIII, que n’aveuglait aucune passion, la dissout dès septembre 1816 : coup d’autorité paradoxal et salutaire, par lequel le Roi défendit la modération contre l’esprit de parti. Il laissa la justice suivre son cours dans quelques causes retentissantes — l’exécution du maréchal Ney, qu’il eût sans doute préféré éviter, pèse sur la mémoire de la Restauration —, mais il brisa net la logique de représailles.
L’union et l’oubli
« L’union et l’oubli » : la devise résume tout le règne. Le Roi entendait fondre les deux France, celle de l’ancienne monarchie et celle de la Révolution, dans un même service. Il garda les cadres, l’administration et le Code de l’Empire ; il fit servir ensemble émigrés et anciens conventionnels, chouans et grognards. Ses ministères dessinent une ligne médiane obstinée : le duc de Richelieu, grand seigneur intègre, obtient au congrès d’Aix-la-Chapelle, en 1818, l'évacuation anticipée du territoire et le retour de la France dans le concert des puissances ; le jeune Decazes, favori du vieux roi, veut « royaliser la nation et nationaliser la royauté ». L’assassinat du duc de Berry, neveu du Roi, par Louvel en février 1820, brisa cette politique et rendit le pouvoir aux ultras — mais la naissance posthume du duc de Bordeaux, « l’enfant du miracle », en septembre 1820, parut bénir la dynastie ; et l’expédition d’Espagne de 1823, menée par le duc d’Angoulême jusqu’au Trocadéro, rendit au drapeau blanc une victoire européenne et à l’armée française son honneur retrouvé.
La prospérité revint, le crédit fut restauré, la rente montée, les sciences et les lettres brillèrent — Chateaubriand aux affaires étrangères, Lamartine et Hugo publiant leurs premiers chefs-d'œuvre sous un roi qui savait son Racine par cœur. La Restauration fut, dans les faits, l’un des gouvernements les plus doux et les plus libéraux que la France eût connus depuis longtemps.
Le dernier roi mort sur le trône
Impotent, rongé par la goutte et la gangrène, Louis XVIII travailla jusqu’au bout, recevant ses ministres alors qu’il ne pouvait plus signer qu'à grand-peine. « Un roi de France peut mourir, disait-il, mais il ne doit jamais être malade » : il fit de sa propre agonie un dernier acte de majesté. Muni des sacrements de l'Église, il s'éteignit aux Tuileries le 16 septembre 1824, après avoir présenté à ses proches le petit duc de Bordeaux et recommandé à son frère de garder la Charte. Ses funérailles à Saint-Denis furent celles d’un roi de l’ancienne France : il demeure le dernier souverain qui repose dans la nécropole capétienne au terme d’un règne achevé sur le trône — le seul roi de France, entre la mort de Louis XV en 1774 et la fin de la monarchie, qui soit mort régnant.
Ni sacré ni couronné — son état de santé et la prudence politique l’en dispensèrent —, Louis XVIII n’en fut pas moins profondément roi, et peut-être le plus habile des derniers Bourbons. Sceptique par tournure d’esprit, il comprit que la légitimité n’est pas une revanche mais une réconciliation ; classique par culture, il sut faire du trône capétien la clef de voûte d’une France nouvelle. Les historiens de la monarchie, Bainville en tête, ont salué en lui le roi qui rendit la royauté de nouveau possible dans la France sortie de la Révolution. Dix ans sans guerre civile ni guerre étrangère perdue, la France relevée, agrandie de son honneur : l'œuvre, pour un roi remonté sur un trône brisé, force le respect.
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