Infante d’Espagne devenue reine de France, Anne d’Autriche attendit vingt-trois ans l’enfant qui devait s’appeler Louis XIV. Régente à la mort de Louis XIII, elle tint tête à la Fronde aux côtés de Mazarin et sauva, sans jamais fléchir, la couronne de son fils.
L’infante devenue Française
Née le 22 septembre 1601 à Valladolid, fille aînée du roi d’Espagne Philippe III et de Marguerite d’Autriche, Anne appartient à la maison de Habsbourg — d’où ce nom d’Autriche qu’elle portera toujours. Le 25 novembre 1615, à Bordeaux, l’infante de quatorze ans épouse Louis XIII, qui a le même âge : double mariage espagnol, puisque au même moment Élisabeth de France, sœur du roi, épouse le futur Philippe IV. L’union, conclue pour la paix des deux couronnes, sera longtemps malheureuse. Le roi, timide et ombrageux, se détourne d’une épouse trop vive ; les grossesses s’interrompent tragiquement ; la cour bruisse d’intrigues où l’on cherche à compromettre la reine. La guerre déclarée à l’Espagne en 1635 achève d’en faire une suspecte : en 1637, l’affaire de sa correspondance secrète avec Madrid, découverte alors qu’elle se retirait volontiers au monastère du Val-de-Grâce qu’elle avait fondé, la conduit au bord de la disgrâce. Elle s’en tire par un aveu et une soumission ; Richelieu veille. Vingt-deux ans de mariage ont passé, et le trône n’a toujours pas d’héritier.
Le miracle de 1638
C’est alors que se produit l'événement que la France entière tiendra pour un miracle. En février 1638, Louis XIII consacre solennellement sa personne et son royaume à la Vierge Marie : c’est le vœu de Louis XIII, dont la fête de l’Assomption garde encore la mémoire. Le 5 septembre 1638, au château neuf de Saint-Germain-en-Laye, après vingt-trois ans de mariage, Anne met au monde un fils. On l’appelle Louis Dieudonné : donné de Dieu — le prénom dit tout de la stupeur reconnaissante du royaume. Les Te Deum montent de toutes les cathédrales ; les feux de joie brûlent jusque dans les villages. Deux ans plus tard naît Philippe, futur duc d’Orléans. La reine que l’on avait crue stérile a donné à la France Louis XIV et la maison d’Orléans. Elle aussi a fait un vœu : si Dieu lui accordait un fils, elle élèverait à sa gloire une église magnifique. Elle tiendra parole.
La régente et le cardinal
Louis XIII meurt le 14 mai 1643. Par déclaration royale, il avait enserré la future régence dans un conseil chargé de tenir la reine en tutelle ; quatre jours après sa mort, le parlement de Paris casse ces dispositions, et Anne reçoit la régence pleine et entière. Alors l’Espagnole surprend tout le monde : au lieu de renverser l'œuvre de Richelieu, comme l’espéraient les mécontents de l’ancien règne, elle la poursuit, et confie le gouvernement à la créature du défunt cardinal, l’Italien Jules Mazarin. La cabale des Importants, qui croyait gouverner une reine dévote et débonnaire, est brisée dès septembre 1643. Cinq jours après l’avènement du petit roi, la victoire de Rocroi a d’ailleurs annoncé la couleur du règne. Madame de Motteville, sa fidèle confidente, l’a peinte mieux que personne : sous la douceur des manières, une fermeté de roc ; peu de goût pour les affaires, mais, dès qu’il s’agit de son fils et de la couronne, une volonté que rien n’entame. Entre la régente et le cardinal se noue une alliance indéfectible, faite de confiance, de reconnaissance et d’une affection dont le mystère appartient à Dieu seul — et qui sauvera l'État.
La Fronde tenue
Car l'épreuve vient, et elle est terrible. En août 1648, l’arrestation du conseiller Broussel jette Paris derrière les barricades ; dans la nuit des Rois, du 5 au 6 janvier 1649, la reine s’enfuit de la capitale avec ses enfants pour Saint-Germain, où la cour dort sur la paille. Puis c’est la Fronde des princes, la trahison du grand Condé, Mazarin deux fois chassé, la guerre jusque dans les faubourgs de Paris. Au milieu de cette tourmente qui dure cinq ans, Anne ne plie jamais sur l’essentiel : l’autorité de son fils sera transmise intacte, et le ministre calomnié sera maintenu ou rappelé, parce que le renvoyer sous la contrainte serait livrer la couronne aux factions. Elle tient, avec un courage que ses ennemis mêmes finiront par saluer. La majorité de Louis XIV est proclamée en septembre 1651, Mazarin rentre définitivement en 1653, et le sacre de Reims, le 7 juin 1654, scelle la victoire : la monarchie sort de la Fronde plus forte qu’elle n’y est entrée. Louis XIV n’oubliera rien — ni les barricades, ni la paille de Saint-Germain, ni ce que sa mère lui a conservé.
La reine ma mère était non seulement une grande reine : elle méritait d'être mise au rang des plus grands rois.
Le vœu de pierre
Il faut aller au Val-de-Grâce pour comprendre cette âme. Le 1er avril 1645, le petit Louis XIV, six ans, pose la première pierre de l'église promise par sa mère en action de grâces pour sa naissance. François Mansart en dessine les plans, Jacques Lemercier poursuit l’ouvrage, et Pierre Mignard peindra dans la coupole sa fresque immense de la gloire céleste : le plus beau morceau d’architecture religieuse du Grand Siècle est un merci de mère. Anne y fait retraite, y prie, y retrouve cette piété espagnole, profonde et sans ostentation, qui édifia la cour jusque dans ses derniers jours. Après la mort de Mazarin en 1661, elle voit son fils prendre le pouvoir en personne et se retire peu à peu des affaires. Atteinte d’un cancer du sein, elle endure une longue agonie avec une patience que les témoins ont racontée comme une leçon de christianisme, et meurt au Louvre le 20 janvier 1666. Son corps repose à Saint-Denis ; son cœur fut porté au Val-de-Grâce, dans l'église de son vœu. La postérité a retenu la mère de Louis XIV ; il faut retenir aussi la reine qui, dans la pire tempête intérieure que la monarchie ait connue avant 1789, refusa de céder un pouce de l’héritage capétien — et le remit, agrandi, aux mains du Roi-Soleil.
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