À vingt-et-un ans il détruisit à Rocroi l’infanterie qui passait pour invincible depuis un siècle. À trente-deux, il portait les armes contre son roi au service de l’Espagne. Louis XIV lui pardonna, l’employa, et fit prononcer par Bossuet l’oraison funèbre qui reste le plus beau texte de la langue sur la grandeur et la vanité des grands.
Rocroi, cinq jours après la mort du roi
Louis II de Bourbon, duc d’Enghien, naît à Paris le 8 septembre 1621. Il est premier prince du sang : après les fils de France, nul n’est plus près du trône. Élève des jésuites de Bourges, il est instruit, curieux, insolent, et sa violence de caractère effraie déjà.
Louis XIII meurt le 14 mai 1643. L’Espagne, croyant la France en désarroi, pousse vers la Champagne l’armée de Flandre et ses tercios, cette infanterie que l’Europe n’a pas battue depuis cent ans. Le 19 mai, à Rocroi, le duc d’Enghien a vingt-et-un ans et le commandement.
Il enfonce la cavalerie ennemie par les ailes, revient sur les carrés espagnols, et les brise. La légende veut qu’il ait fait cesser le feu devant les derniers survivants et leur ait accordé les honneurs de la guerre. La réalité fut plus confuse et plus sanglante ; la victoire, elle, ne l'était pas : elle annonçait que le siècle serait français.
Suivent Fribourg, Nördlingen, Lens. En 1646, la mort de son père fait de lui le prince de Condé.
La Fronde, ou l’orgueil
Il avait sauvé la monarchie ; il faillit l’abattre. La Fronde le trouve d’abord du côté du roi : c’est lui qui bloque Paris en 1649. Mais il exige tout — gouvernements, places, honneurs —, traite Mazarin de haut et la reine de rien. Le 18 janvier 1650, on l’arrête et on l’enferme à Vincennes avec son frère et son beau-frère. Treize mois plus tard, libéré, il se révolte pour de bon.
Le 2 juillet 1652, au faubourg Saint-Antoine, il se bat contre Turenne, adossé aux murs de Paris. Il allait être écrasé quand Mademoiselle, cousine du roi, fit tourner sur les troupes royales les canons de la Bastille et ouvrir les portes. Le mot de Mazarin est resté : ce coup de canon avait tué son mari.
Battu politiquement, Condé passe alors la frontière et prend du service en Espagne. Pendant six ans, un prince du sang de France commande des armées contre la France. Il est condamné à mort par contumace. Aux Dunes, en 1658, il combat dans le camp espagnol, contre Turenne.
« Mon cousin, je vous ai bien attendu »
Le traité des Pyrénées, en 1659, comporte une clause de pardon. Condé rentre. Louis XIV le reçoit à Aix en janvier 1660 ; le prince s’agenouille et s’excuse. Le roi, dit-on, lui répondit qu’il l’avait bien attendu.
Le jeune roi ne l’employa pas tout de suite — huit ans de purgatoire. Puis il le rendit à la guerre, et Condé servit sans faillir. En février 1668, il enlève la Franche-Comté en quatorze jours. En 1672, il passe le Rhin. Le 11 août 1674, à Seneffe, contre Guillaume d’Orange, il livre la bataille la plus meurtrière du règne : on y perdit peut-être vingt mille hommes pour un résultat indécis. Il avait cinquante-trois ans et se fit ce jour-là ramener trois fois au feu.
Le contraire de Turenne
On a pris l’habitude de les nommer ensemble, et rien ne les ressemblait. Turenne calculait ; Condé voyait. Ses victoires tiennent à un coup d'œil qui saisissait d’un regard le point faible d’une ligne, et à une audace qui n’attendait pas les ordres. Il chargeait en personne, ce qu’un général ne devait plus faire, et fut blessé assez souvent pour qu’on cessât de le lui reprocher.
Le même don le perdait hors du champ de bataille. Il ne supportait aucune contradiction, humiliait ses alliés autant que ses ennemis, et se croyait dû tout ce qu’il désirait. Sa révolte n’eut jamais de cause politique sérieuse : il ne voulait ni réformer l'État ni défendre une province, il voulait être traité selon ce qu’il estimait valoir. La Fronde des princes fut la maladie d’un orgueil, non le programme d’un parti.
À l’armée, il était adoré et redouté. Il exigeait beaucoup, payait de sa personne, et savait à l’occasion parler à un soldat comme à un égal. Ses officiers racontaient qu’avant la bataille il devenait d’un calme absolu, et qu’il dormait la veille de Rocroi d’un sommeil si profond qu’il fallut le secouer.
Chantilly
La goutte l'écarte des armées en 1675. Il se retire à Chantilly et y devient autre chose : le protecteur des lettres. Molière, Racine, Boileau, La Bruyère y sont reçus ; Bossuet y vient. Le prince lit, discute, plante, bâtit.
C’est à Chantilly qu’eut lieu, en avril 1671, l'épisode le plus célèbre de la maison : Vatel, maître d’hôtel, chargé de recevoir Louis XIV et cinq mille personnes, crut la marée perdue et se tua d’un coup d'épée. Le poisson arrivait comme on trouvait le corps.
Condé meurt à Fontainebleau le 11 décembre 1686, à soixante-cinq ans, revenu à la pratique religieuse après une vie d’incrédulité affichée. Bossuet prononça l’oraison funèbre le 10 mars 1687 à Notre-Dame — la dernière qu’il ait donnée, et celle où il annonça qu’il ne monterait plus en chaire pour les morts.
Il faut lire cette page comme le jugement de son siècle sur lui : Bossuet y célèbre le capitaine sans rien cacher de l’orgueil, et rappelle à la foule assemblée que celui qu’on est venu louer n’est plus qu’un peu de poussière. Le Grand Condé avait tout eu — le sang, le génie, la gloire, et jusqu'à la révolte impunie. Il n’est resté de lui, dans la mémoire française, qu’une victoire à vingt-et-un ans et le sermon qui l’enterre.
À lire également