Fils de marchands rémois, il travailla quarante ans, quinze heures par jour, à faire de la France la première puissance d’Europe. Manufactures, flottes, académies, codes : nul ministre n’a laissé une empreinte aussi vaste sur l’administration française, ni un nom devenu à ce point une doctrine.
Le commis devenu ministre
Jean-Baptiste Colbert naît à Reims le 29 août 1619, dans une famille de marchands drapiers et de banquiers qui se rêve noble et ne l’est pas encore. Il apprend le négoce avant le droit, la comptabilité avant la cour. Entré au service du secrétaire d'État Michel Le Tellier, remarqué pour son exactitude, il passe en 1651 à l’intendance des affaires domestiques du cardinal Mazarin, dont il devient l’homme de confiance pendant l’exil de la Fronde : il gère ses biens, ses bénéfices, ses créances, avec une probité et une rigueur qui frappent le maître.
Mazarin mourant le recommanda au roi comme son legs le plus précieux. Colbert entra dans la place par la porte étroite : c’est lui qui rassembla les preuves contre Nicolas Fouquet, le brillant surintendant des finances, arrêté à Nantes le 5 septembre 1661. Le procès dura trois ans et laisse à la mémoire de Colbert une ombre que rien n’efface tout à fait. Mais la charge de surintendant fut supprimée, et l’homme qui prit la direction réelle des finances y appliqua une vertu neuve : le roi saurait désormais, jour après jour, ce qu’il possédait.
Intendant des finances en 1661, surintendant des bâtiments, arts et manufactures en 1664, contrôleur général des finances en 1665, secrétaire d'État de la Maison du Roi et de la Marine en 1669 : à quarante-neuf ans, il tient tout, hormis la guerre et les affaires étrangères. Louis XIV, qui gouvernait par lui-même, avait trouvé son instrument.
Faire entrer l’argent dans le royaume
La doctrine de Colbert tient en une conviction simple : la quantité d’or et d’argent circulant dans le monde étant à peu près fixe, la richesse d’un État se mesure à la part qu’il en attire et retient. Il faut donc vendre à l'étranger et lui acheter le moins possible. De là les tarifs douaniers protecteurs de 1664 et surtout de 1667, qui frappent les draps hollandais et anglais ; de là aussi, en droite ligne, la guerre de Hollande.
Dans le royaume, il abaisse la taille, qui pèse sur le paysan, et compense par les aides et les fermes ; il rachète les rentes, réduit les charges inutiles, unifie les péages, tente d’abolir les douanes intérieures — il n’y parviendra que dans les Cinq Grosses Fermes, mais l’idée d’un marché national est née. Il fait ouvrir le canal du Midi que Pierre-Paul Riquet creuse de 1666 à 1681, joignant l’Océan à la Méditerranée : le plus grand ouvrage du siècle.
Surtout, il crée l’industrie. Manufactures royales et manufactures privilégiées se multiplient : les Gobelins, érigés en 1667 en manufacture royale des meubles de la Couronne où Le Brun forme une génération d’artistes ; les glaces de Saint-Gobain, fondées en 1665 pour cesser d’acheter aux Vénitiens ; les draps fins de Van Robais à Abbeville ; les tapisseries de Beauvais, les dentelles d’Alençon, les toiles de Bretagne. Des règlements minutieux fixent la largeur des étoffes et le nombre de fils ; des inspecteurs les font respecter. On a raillé cette tutelle ; elle donna aux produits français une réputation de qualité qui leur survit.
Cent vaisseaux et deux océans
L'œuvre maritime est peut-être la plus belle. En 1661, la France n’a guère qu’une vingtaine de bâtiments hors d'âge ; à la mort de Colbert, elle en aligne près de deux cents et dispute l’empire des mers aux Provinces-Unies et à l’Angleterre. Il fait creuser l’arsenal de Rochefort en 1666, agrandit Brest et Toulon, plante des forêts pour les mâtures futures, fonde des écoles d’hydrographie, organise en 1668 le système des classes qui inscrit les marins du littoral et assure au roi des équipages exercés. L’ordonnance de la marine de 1681, monument de droit, régira la navigation française jusqu’au Code de commerce.
Au commerce lointain il donne des compagnies : Indes orientales et Indes occidentales en 1664, compagnie du Nord en 1669, du Levant en 1670. Le Canada, érigé en province royale, reçoit des colons, des filles du roi et un intendant ; les Antilles s’organisent. Toutes ces compagnies ne prospérèrent pas, faute d’une nation de marchands ; l'élan, lui, ne s’est jamais perdu.
Les académies et la gloire
Colbert avait compris que la puissance d’un règne se juge aussi à ses monuments et à ses savants. Contrôleur des bâtiments, il achève le Louvre par la colonnade de Perrault, embellit les Tuileries, fait ouvrir les portes triomphales de Paris ; il n’aima jamais Versailles, dont il voyait la dépense, mais il la servit. Il fonde ou réorganise l’Académie royale des inscriptions, dite Petite Académie, en 1663 ; l’Académie royale des sciences en 1666, la même année que l’Académie de France à Rome ; l’Observatoire de Paris en 1667, où il appelle Cassini et Huygens ; l’Académie royale d’architecture en 1671. Il institue les pensions aux gens de lettres et aux savants d’Europe : la France achetait la gloire, mais elle la payait comptant.
Il faut épargner cinq sols aux choses non nécessaires, et jeter les millions quand il s’agit de votre gloire.
Ce mot le résume : une avarice de commis au service d’une magnificence de roi.
Le législateur et le serviteur usé
Restait à donner au royaume des lois écrites. Sous son impulsion, une commission de conseillers d'État et de magistrats rédige la série d’ordonnances qui font de Louis XIV le premier codificateur français : ordonnance civile de 1667, dite Code Louis, qui unifie la procédure ; ordonnance des eaux et forêts de 1669, qui sauve la forêt française ; ordonnance criminelle de 1670 ; ordonnance du commerce de 1673, œuvre de Jacques Savary, ancêtre directe de notre code de commerce ; ordonnance de la marine de 1681. Aucune monarchie d’Europe n’avait tenté pareil effort d’unification. Le Code civil de 1804 y puisera plus qu’il ne l’avouera.
Les dernières années sont amères. La guerre de Hollande, puis les préparatifs de la suivante, ruinent l'équilibre patiemment reconstruit ; Louvois monte, Colbert baisse ; le roi, qui aime la guerre plus que les manufactures, écoute moins son contrôleur général. Colbert meurt à Paris le 6 septembre 1683, épuisé par la pierre et par le travail, dans sa soixante-cinquième année. La haine populaire, qui le tenait pour l’auteur de tous les impôts, obligea de le conduire de nuit à Saint-Eustache.
La postérité a été plus juste. De son nom on a tiré le mot colbertisme, qui désigne depuis trois siècles cette conviction française qu’un État peut et doit conduire l'économie de la nation. On peut en discuter l'économie ; on ne discute pas l’homme. Il a donné à la monarchie ses arsenaux, ses codes, ses académies et ses comptes, et il l’a fait dans la certitude que la véritable mine d’un royaume est le travail de ses peuples.
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