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Maréchal général des camps et armées du roi · 1611-1675

Turenne

Le premier capitaine du Grand Siècle

Rôle : Maréchal général des camps et armées du roiDates : 1611-1675

Il était protestant, sujet d’un prince étranger, et il devint le premier soldat du roi de France. Turenne n’eut ni le génie foudroyant de Condé ni son sang royal : il eut la patience, l'économie du sang de ses hommes, et cette science de la manœuvre que Napoléon disait qu’il fallait lire et relire. Louis XIV le fit enterrer à Saint-Denis, parmi les rois.

L’enfant faible de Sedan

Henri de La Tour d’Auvergne naît à Sedan le 11 septembre 1611, second fils du duc de Bouillon, prince souverain d’une principauté que la France n’a pas encore absorbée. Par sa mère, il est petit-fils de Guillaume le Taciturne : le sang des Nassau et celui de la Réforme.

L’enfant est chétif, bègue, et l’on doute qu’il vive. La tradition familiale veut qu’il ait passé une nuit d’hiver sur les remparts pour prouver à son père qu’il était plus robuste qu’on ne le croyait. Ce qui est sûr, c’est qu’il apprit la guerre à la meilleure école d’Europe : celle de ses oncles maternels, Maurice puis Frédéric-Henri de Nassau, qui tenaient tête aux armées espagnoles depuis quarante ans.

Il passe au service de la France en 1630. Il est maréchal à trente-deux ans.

L’Allemagne et les Dunes

Sa réputation se fait sur le Rhin. Fribourg en 1644, Nördlingen en 1645, Zusmarshausen en 1648 : c’est lui, avec les Suédois, qui achève d'épuiser l’Empire et rend possible la paix de Westphalie.

Puis vient la Fronde, et la seule tache de sa vie militaire. En 1649, entraîné par sa famille et par la duchesse de Longueville, il passe aux rebelles. Il est battu à Rethel. Il revient au roi, et le 2 juillet 1652, au faubourg Saint-Antoine, c’est contre Condé qu’il se bat — celui-là même avec qui il avait gagné l’Allemagne. Les deux plus grands capitaines du siècle passeront dix ans dans des camps opposés.

Le 14 juin 1658, aux Dunes, près de Dunkerque, il écrase l’armée espagnole et les régiments anglais de Condé. La monarchie espagnole ne s’en relève pas : le traité des Pyrénées suit un an plus tard. En 1660, Louis XIV ressuscite pour lui la charge de maréchal général des camps et armées du roi, qui le place au-dessus de tous les autres maréchaux.

La conversion

Turenne était protestant, et il l'était sincèrement. Sa conversion, le 23 octobre 1668, ne fut ni une manœuvre ni une faveur achetée : elle vint après des années de lecture, de discussions avec Bossuet, et d’un travail intérieur dont ses lettres portent la trace. Il attendit, pour l’annoncer, que sa femme fût morte — elle était huguenote convaincue et il ne voulait pas la blesser.

La cour y vit un triomphe. Lui n’en tira rien : il ne demanda ni charge ni pension, et continua de vivre en soldat, dans une simplicité que Saint-Simon lui-même, difficile en tout, a louée.

Le Palatinat, et Turckheim

Il faut dire aussi ce qui pèse. En 1674, la guerre de Hollande le porte en Allemagne, et il fait ravager le Palatinat — villages incendiés, récoltes détruites, populations chassées. L’ordre venait de Louvois et servait une logique militaire : priver l’ennemi de subsistances. Il fut exécuté, et l’Allemagne ne l’a pas oublié.

La même année, l’Alsace est envahie par soixante mille Impériaux ; Turenne n’a que la moitié de ces forces. Il fait alors ce qui reste son chef-d'œuvre. En plein hiver, il dérobe son armée derrière les Vosges, la fait passer par des cols réputés impraticables, et reparaît le 5 janvier 1675 à Turckheim, là où personne ne l’attendait. L’ennemi repasse le Rhin en dix jours. L’Alsace était sauvée, et pour de bon.

Une manière de faire la guerre

Ses contemporains s’accordaient sur un point : Turenne n'était pas brillant. Il parlait mal, écrivait sans grâce, n’avait rien de la fulgurance qui faisait suivre Condé. On lui reprochait même sa lenteur.

C'était le contraire d’un défaut. Sa guerre est faite de marches, de positions prises et quittées, de subsistances coupées, de rivières franchies là où l’on ne l’attendait pas. Il n’acceptait la bataille que lorsqu’il l’avait déjà gagnée par la manœuvre, et son mot le plus célèbre est un aveu de prudence : il disait avoir souvent tremblé, mais avoir toujours mené son corps là où sa raison le voulait.

Il vivait avec ses soldats. Il mangeait leur ordinaire, couchait sous la tente, et connaissait par leur nom un nombre d’officiers qui étonnait. Sa réputation d'économiser le sang lui valut une popularité que ni les maréchaux ni les princes n’obtinrent jamais : quand il passait, les régiments se levaient d’eux-mêmes.

Il refusa la charge de connétable, qui l’eût obligé à se dire catholique avant qu’il ne le fût — et il la refusa encore après sa conversion, parce qu’il eût fallu la demander. On ne lui connaît ni fortune bâtie sur la guerre, ni maîtresse affichée, ni cabale. Dans un siècle où chacun tirait à soi, cette absence de convoitise passa pour de la vertu ; elle était peut-être seulement de l’indifférence.

Le boulet de Sasbach

Le 27 juillet 1675, près de Sasbach, il reconnaît une position d’où lancer son attaque. Un boulet de canon perdu le frappe et le tue net. Il avait soixante-trois ans.

L’armée s’arrêta net ; on dit que les soldats pleurèrent comme des enfants. Louis XIV ordonna qu’il fût enterré à Saint-Denis, dans la basilique des rois — honneur que seul Du Guesclin avait reçu avant lui. Ses restes échappèrent à la Révolution : on les conserva au Jardin des Plantes comme curiosité, puis Bonaparte les fit porter aux Invalides, où ils sont encore.

Napoléon, qui rangeait Turenne parmi les sept grands capitaines de l’histoire, donnait ce conseil à ses officiers : lisez et relisez ses campagnes. Ce qu’il fallait y apprendre n'était pas l’audace, dont le siècle ne manquait pas, mais l’art de gagner sans livrer bataille, et de ne dépenser la vie des hommes qu'à bon escient.

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