Avant d'être le plus grand musée du monde, le Louvre fut pendant six siècles la maison des rois de France. De la grosse tour de Philippe Auguste à la colonnade de Louis XIV, ses pierres racontent la montée continue de la monarchie capétienne — de la forteresse féodale au palais de la majesté.
La grosse tour de Philippe Auguste
En 1190, sur le point de partir pour la croisade, Philippe Auguste ordonna d’enclore Paris d’une muraille. Au point le plus vulnérable, là où la Seine ouvrait à l’Anglo-Normand la route de la capitale, il fit élever une forteresse : le Louvre. C'était un quadrilatère de hautes courtines baignées de fossés, cantonné de tours rondes, et portant en son centre le donjon fameux — la grosse tour du Louvre, cylindre de quinze mètres de diamètre et de trente mètres de haut, qui devint aussitôt le symbole de la puissance capétienne. Les grands fiefs du royaume « relevaient de la grosse tour du Louvre » : c’est à elle, juridiquement, que se rattachait la pyramide féodale. Le comte Ferrand de Flandre, vaincu à Bouvines en 1214, vint y méditer sur le prix de la félonie.
Le Louvre d’alors n'était pas une résidence : le roi habitait le palais de la Cité. Mais il était déjà ce qu’il ne cesserait d'être — le coffre-fort et le bras armé de la royauté, arsenal, trésor et prison. Les fondations de cette forteresse, exhumées en 1984-1985 sous la Cour carrée, se visitent aujourd’hui dans la pénombre de la crypte archéologique : le promeneur y touche du doigt la naissance même de l'État capétien.
Le joli Louvre de Charles V
Au lendemain des journées révolutionnaires d'Étienne Marcel, Charles V, roi sage entre tous, quitta la Cité pour des demeures plus sûres. Son architecte Raymond du Temple métamorphosa la vieille forteresse : fenêtres percées dans les courtines, toitures fleuries d'épis et de girouettes dorées, escalier d’apparat — la « grande vis » — orné des statues de la famille royale, jardins et volières. Les frères Limbourg ont peint ce Louvre de conte de fées dans les Très Riches Heures du duc de Berry : blanc, hérissé de tourelles, il semble un reliquaire posé au bord de la Seine.
Charles V y installa surtout, dans une tour aménagée à cet effet, sa librairie : plus de neuf cents manuscrits, rassemblés et faits traduire par un roi qui gouvernait par l'étude — Aristote, saint Augustin, les chroniques du royaume. Cette bibliothèque, dispersée pendant les malheurs de la guerre de Cent Ans, demeure dans l’ordre de l’esprit l’ancêtre de la Bibliothèque nationale, comme le Louvre de Charles V est l’ancêtre de tous les palais français où le pouvoir voulut s’entourer de beauté.
La Renaissance et la Cour carrée
Les rois du XVe siècle préférèrent la Loire ; le Louvre attendit. En 1528, François Ier, rendant Paris à son rang de capitale, fit abattre la grosse tour — geste symbolique s’il en fut : la royauté n’avait plus besoin d’un donjon pour être obéie. En 1546, il confia à Pierre Lescot le soin d'élever à la place du vieux logis une demeure « à la moderne ». L’aile Lescot, achevée sous Henri II, est peut-être la page la plus parfaite de la Renaissance française : ordres superposés avec une science toute romaine, sculptures de Jean Goujon d’une grâce déjà classique, salle des Cariatides où quatre géantes de pierre portent la tribune des musiciens.
Le dessein grandit de règne en règne. Catherine de Médicis entreprit les Tuileries ; Henri IV, par la grande galerie longée sur la Seine — près d’un demi-kilomètre de façades achevé en 1610 —, relia les deux palais et logea sous ses combles des artistes et artisans pensionnés par la Couronne : le Louvre des ateliers était né. Louis XIII et Lemercier doublèrent l’aile Lescot et dressèrent le pavillon de l’Horloge ; Louis XIV enfin, quadruplant le plan médiéval, porta la Cour carrée à ses dimensions actuelles — cent vingt mètres de côté, la plus noble cour de palais qui soit en Europe.
La colonnade et le grand départ
Restait à donner au palais une façade digne du plus grand roi du monde. On fit venir de Rome, en 1665, le cavalier Bernin, dont les projets grandioses furent poliment écartés : la France entendait être classique à sa manière. Un « petit conseil » réunissant Louis Le Vau, Charles Le Brun et Claude Perrault conçut alors, de 1667 à 1670, la colonnade : au-dessus d’un soubassement sévère, un long péristyle de colonnes corinthiennes accouplées, d’une majesté si mesurée qu’elle servit de modèle à deux siècles d’architecture. C’est le manifeste du classicisme français — la grandeur sans l’emphase.
Mais au moment même où s’achevait ce chef-d'œuvre, le roi regardait ailleurs. En 1682, Louis XIV s'établit à Versailles ; les chantiers du Louvre s’arrêtèrent, la colonnade resta longtemps sans toiture. Le palais délaissé se peupla d’académies — française, de peinture, des sciences — et d’artistes logés par brevet : abandonné par la cour, il devenait la maison de l’esprit français. La monarchie y songea tout au long du XVIIIe siècle à établir un « muséum » des collections royales ; la Révolution l’ouvrit en 1793, héritière en cela, sans l’avouer, d’un projet des rois. Ainsi s’accomplit la destinée du Louvre : la forteresse devenue palais, le palais devenu musée — et, sous les salles où défilent les nations, toujours debout dans sa crypte, la grosse tour de Philippe Auguste, racine de pierre de la France.