D’azur aux trois fleurs de lys d’or : en sept mots de blason tient huit siècles de majesté. Autour de cet écu, l’ancienne France a composé peu à peu un grand armorial où chaque pièce parle — couronne fermée, anges gardiens, colliers des ordres du roi. Lire ces armes, c’est lire la doctrine entière de la monarchie très chrétienne.
D’azur aux trois fleurs de lys d’or
Les armes de France naissent avec l’héraldique elle-même, à la fin du XIIe siècle, lorsque les sceaux et les bannières de Philippe Auguste puis de Louis VIII fixent l'écu royal : d’azur semé de fleurs de lys d’or, un champ céleste jonché de fleurs sans nombre. C’est le blason que les hérauts d’armes nommeront France ancien. Vers 1376, Charles V le Sage réduit le semé à trois fleurs, en l’honneur de la Sainte Trinité : ainsi naît France moderne, d’azur aux trois fleurs de lys d’or, deux et une, définitivement adopté sous Charles VI et porté sans changement jusqu'à la fin de la monarchie.
Rien, dans cet écu, n’est indifférent. L’azur est la couleur du ciel et le manteau de la Vierge ; l’or, le plus noble des métaux, la lumière incréée ; le lys, la fleur de Marie et le chiffre de la Trinité. Les vieux traités observaient avec fierté que les armes de France sont composées des deux éléments les plus dignes du blason, et qu’elles sont parmi les plus anciennes armes de souveraineté de l’Europe — antérieures à celles de presque toutes les maisons régnantes. Nul lion, nul aigle, nulle bête de proie : là où les autres couronnes affichaient la force, la France arborait une fleur. Ce choix, unique entre tous, disait une certaine idée de la royauté — un pouvoir qui se veut d’abord consécration et service, non conquête.
La couronne fermée : empereur en son royaume
Au-dessus de l'écu, le timbre. Durant tout le Moyen Âge, les rois de France portent en leurs armes une couronne ouverte, simple cercle rehaussé de fleurs de lys. Mais à la fin du XVe siècle, au temps des guerres d’Italie, apparaît la couronne fermée : huit arceaux d’or s'élèvent des fleurons et se rejoignent au sommet, portant une double fleur de lys. La forme, réservée jusque-là aux empereurs, devient d’usage constant sous Louis XII et François Ier.
Ce n'était pas coquetterie d’orfèvre, mais déclaration de droit public. Depuis les légistes de Philippe le Bel, la doctrine française tenait que le roi de France est empereur en son royaume : il ne relève d’aucun pouvoir temporel, ni de l’Empire ni d’aucun autre, et tient sa couronne de Dieu seul. La couronne fermée traduisait aux yeux de tous cette souveraineté parfaite. Face aux prétentions universelles des Habsbourg, l’armorial français répondait par un symbole : la France est un empire qui s’ignore, complet en lui-même, ne reconnaissant au-dessus du roi que Dieu.
Les anges tenants et le cri de France
De part et d’autre de l'écu, l’usage plaça dès la fin du XIVe siècle deux anges pour supports — ou tenants, comme dit le blason lorsqu’il s’agit de figures humaines. Vêtus de dalmatiques semées de lys, portant parfois la bannière de France, ils soutiennent l'écu comme on porte une relique. Là encore, la France se distingue : tandis que les monarchies voisines confiaient leurs armes à des lions, des léopards, des licornes ou des sauvages, le royaume très chrétien donnait les siennes à garder aux anges du ciel. Le message était limpide : ces armes ne sont pas de la terre, et la monarchie française se savait, selon le vieux mot, un royaume dont Dieu était le premier suzerain.
Au-dessus ou au-dessous de la composition courait sur un listel le cri de guerre — la France n’a jamais eu de devise officielle, mais elle avait mieux : « Montjoie Saint Denis ! », le cri de l’oriflamme et des batailles, qui rattachait le blason à saint Denis, patron du royaume, comme le lys le rattachait à Notre-Dame. Dans les grandes représentations, le sceptre et la main de justice se croisent en sautoir derrière l'écu, et un pavillon d’azur semé de lys, doublé d’hermine, enveloppe l’ensemble comme un manteau de sacre.
Les ordres du roi : Saint-Michel et Saint-Esprit
À partir du XVe siècle, l'écu de France s’entoure de colliers. Le premier est celui de l'ordre de Saint-Michel, fondé par Louis XI en 1469 au château d’Amboise : un collier de coquilles d’or entrelacées, d’où pend la figure de l’archange terrassant le dragon. En le créant, le roi plaçait sa chevalerie sous le patronage du chef des milices célestes, ce saint Michel qui avait soutenu la France au temps de Jeanne d’Arc et dont le Mont, jamais pris par l’Anglais, était comme le gage de l’invincibilité du royaume.
Le second est celui de l'ordre du Saint-Esprit, institué par Henri III le 31 décembre 1578, aux heures les plus noires des guerres de Religion : collier d’or aux fleurs de lys cantonnées de flammes et aux chiffres couronnés, portant la croix de l’ordre à la colombe du Saint-Esprit. Réservé à cent chevaliers, exigeant preuves de noblesse et profession de foi catholique, il devint aussitôt le premier ordre de la monarchie — le fameux « cordon bleu », dont la couleur passa en proverbe. Dans le grand armorial royal, les deux colliers entourent désormais l'écu, celui de Saint-Michel au plus près, celui du Saint-Esprit à l’entour : on les appelait ensemble les ordres du roi, et leur double cercle disait que la noblesse de France tout entière faisait garde autour des lys.
France et Navarre : les armes jusqu’au bout
Lorsque Henri IV monta sur le trône en 1589, il apporta sa couronne de Navarre, et l’armorial s’en accrut : l'écu de France s’accola à celui de Navarre, de gueules aux chaînes d’or, trophée des chaînes brisées à la bataille de Las Navas de Tolosa, en 1212, où le roi navarrais avait enfoncé le camp retranché des Maures. Jusqu'à la Révolution, les rois s’intitulèrent « roi de France et de Navarre », et les deux écus jumelés, sous la même couronne fermée, parurent sur les monnaies, les frontons et les drapeaux.
La Révolution abolit ces armes avec la royauté qu’elles proclamaient : dès 1790, les décrets en ordonnèrent l’effacement, et le marteau des sans-culottes courut sur les façades du royaume. Elles reparurent avec la Restauration, de 1814 à 1830, semant une dernière fois d’azur et d’or les drapeaux blancs. Depuis, la France officielle est le seul grand État d’Europe à vivre sans armoiries constituées — comme si, les lys écartés, aucun autre blason n’avait osé s’asseoir à leur place. Les armes de France demeurent pourtant, imprescriptibles à la manière des titres qu’on ne perd pas pour cesser d’en jouir : trois fleurs d’or sur un champ de ciel, gardées par des anges, et qui attendent.