Sa devise portait un écureuil et une question : jusqu’où ne montera-t-il pas ? Il monta jusqu'à donner au roi une fête que le roi ne pouvait pas égaler. Dix-neuf jours plus tard, d’Artagnan l’arrêtait. Le procès dura trois ans, la prison dix-neuf ; et les hommes qu’il avait réunis à Vaux bâtirent Versailles.
L’homme qui trouvait l’argent
Nicolas Fouquet naît à Paris en 1615, dans une famille de robe enrichie par l’armement maritime. Maître des requêtes à vingt ans, intendant pendant la Fronde, il achète en 1650 la charge de procureur général au parlement de Paris — charge considérable, et qui a cette vertu que son titulaire ne peut être jugé que par le parlement lui-même.
En 1653, Mazarin le fait surintendant des finances. Le royaume sort de la Fronde exsangue ; il n’a ni crédit, ni caisse, ni recettes régulières. Fouquet fait alors la seule chose possible : il emprunte sur sa signature personnelle et sur celle de ses amis, gageant les revenus à venir, mêlant sa fortune à celle de l'État jusqu'à ce que nul ne puisse plus les distinguer.
Le procédé était celui de tous ses prédécesseurs. Il permit de payer les armées qui gagnèrent les Dunes et d’arriver au traité des Pyrénées. Il le perdit ensuite, car cette confusion, qui était la règle, devint le chef d’accusation.
Vaux
En 1656, il entreprend à Vaux-le-Vicomte ce qui n’avait jamais été tenté. Il réunit Le Vau pour l’architecture, Le Brun pour la peinture, Le Nôtre pour les jardins, et leur donne les moyens. Trois villages sont rasés, une rivière déplacée, dix-huit mille ouvriers employés.
Le 17 août 1661, il y reçoit Louis XIV. On sert six mille personnes en vaisselle d’or ; Molière crée Les Fâcheux dans les jardins ; Vatel dirige le souper ; un feu d’artifice ferme la nuit.
La fête est parfaite, et c’est la faute. Le roi a vingt-trois ans, il gouverne seul depuis cinq mois, et il voit chez un serviteur ce qu’il n’a nulle part. Sa mère, dit-on, l’empêcha de faire arrêter Fouquet sur place.
Belle-Île et les amis
Deux choses achevèrent de le perdre, et toutes deux venaient de sa prévoyance.
La première était Belle-Île. Il en avait acheté la seigneurie en 1658 et fait relever les fortifications, avec une garnison, des canons et un port. Rien de tout cela n'était clandestin : la Fronde était proche, les grands se donnaient des places de sûreté, et Mazarin lui-même avait approuvé. Après l’arrestation, on présenta l'île comme le siège d’un complot et l’on exhiba un plan de défense retrouvé chez lui, écrit six ans plus tôt et qu’il avait oublié.
La seconde était sa clientèle. Fouquet pensionnait des écrivains, des savants, des artistes ; il payait La Fontaine, employait Pellisson comme secrétaire, commandait à Molière, recevait Madame de Sévigné. C'était l’usage des grands, mais il l’avait porté à une échelle qui rappelait celle d’un prince.
Cette générosité lui valut le seul soutien qu’il eut. Pellisson, du fond de la Bastille, écrivit pour lui des mémoires qui circulèrent dans tout Paris. La Fontaine risqua sa liberté avec son élégie. Et l’opinion, chose rare sous ce règne, se retourna assez pour que le roi n’osât pas la peine de mort.
Nantes
Il fallait d’abord lui ôter son bouclier. On persuade Fouquet de vendre sa charge de procureur général — il y consent, croyant plaire, et remet le produit au roi. Il devient jugeable.
Le 5 septembre 1661, à Nantes, au sortir du conseil, d’Artagnan l’arrête sur la place de la cathédrale. Le capitaine des mousquetaires le conduira ensuite de prison en prison pendant trois ans, et développera pour son prisonnier un respect que ses lettres laissent voir.
Le procès
Il dure du mois de novembre 1664 au mois de décembre suivant, devant une chambre de justice créée pour l’occasion. Colbert en dirige l’instruction ; les pièces sont triées, certaines disparaissent.
Fouquet se défend seul, sans avocat, pendant des mois, avec une netteté qui retourne l’opinion. Il montre que la comptabilité qu’on lui reproche était celle de Mazarin, que ses emprunts personnels avaient sauvé l'État, et que la « place forte » de Belle-Île dont on fait un crime était une précaution de la Fronde, oubliée depuis.
Le rapporteur, Olivier d’Ormesson, conclut au bannissement et ruine sa propre carrière. La chambre vote : treize voix pour le bannissement, neuf pour la mort. Le roi, alors, fait ce qu’aucun roi de France n’avait fait — il aggrave la sentence de son propre tribunal et la commue en prison perpétuelle.
Pignerol
Fouquet part pour la forteresse de Pignerol, dans les Alpes, sous la garde de Saint-Mars. Il y restera dix-neuf ans, sans papier ni encre pendant les premières années, sans nouvelles des siens, sans espoir de sortir.
Il y meurt le 23 mars 1680, à soixante-cinq ans. La date même de sa mort a été contestée, ce qui a nourri deux siècles de romans : c’est dans sa cellule et sous le même geôlier qu’apparaîtra le prisonnier masqué.
Sa femme obtint le corps ; on l’enterra à Paris, chez les Visitandines.
Ce qu’il en reste
La Fontaine, qu’il pensionnait, écrivit l'Élégie aux nymphes de Vaux pour demander sa grâce, au risque de la sienne. Madame de Sévigné suivit le procès jour par jour dans des lettres qui restent le meilleur récit qu’on en ait.
Et Vaux passa au roi. Les tapisseries, les orangers, les statues furent emportés ; Le Vau, Le Brun et Le Nôtre entrèrent au service de Louis XIV et recommencèrent à Versailles, en plus grand, ce qu’ils avaient inventé pour un surintendant.
C’est la seconde fois en deux siècles que la monarchie brisait l’homme qui lui avait trouvé de l’argent. Jacques Cœur en 1453, Fouquet en 1661 : même mécanique, même procès, même confiscation. Entre les deux, deux cents ans et aucune leçon retenue.
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