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Capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du roi · v. 1611-1673

D’Artagnan

Le mousquetaire du roi, devenu le plus célèbre des Français imaginaires

Rôle : Capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du roiDates : v. 1611-1673

Il a réellement existé, et sa vie n’a pas besoin du roman. Cadet de Gascogne monté à Paris sans fortune, Charles de Batz de Castelmore devint l’homme de confiance de Mazarin puis de Louis XIV, arrêta le surintendant Fouquet, commanda les mousquetaires du roi et mourut la gorge traversée d’une balle devant Maastricht. Vingt-sept ans plus tard, un pamphlétaire lui prêtait des mémoires ; deux siècles plus tard, Dumas en faisait une légende.

Il y a deux d’Artagnan, et le second a presque effacé le premier. Celui que le monde connaît porte le feutre à plume, tire l'épée pour l’honneur d’une reine et compte trois amis inséparables. Celui qui a vécu portait la casaque bleue des mousquetaires, arrêtait les ministres disgraciés sur ordre du roi, et écrivait à Colbert des lettres où il rendait compte de ses dépenses. Le paradoxe est que le second n’a pas menti sur le premier autant qu’on le croit.

Un cadet de Gascogne

Charles de Batz de Castelmore naît au château de Castelmore, près de Lupiac, dans le comté de Fezensac, vers 1611 — la date exacte nous échappe, le registre de baptême a disparu. La famille est de noblesse récente et de fortune médiocre : le grand-père était marchand à Lupiac, anobli par l’achat d’une terre. Ce qui compte davantage vient de la mère, Françoise de Montesquiou d’Artagnan, dont la maison est ancienne et bien apparentée.

C’est ce nom-là que le cadet emporte à Paris. L’usage le permettait, et le calcul était bon : Batz de Castelmore n’ouvrait aucune porte, d’Artagnan en ouvrait plusieurs. Toute sa carrière tient d’abord dans ce choix — celui d’un homme sans bien qui n’a que son nom, son courage et son jugement à faire valoir.

Il entre aux gardes françaises vers 1633, puis passe aux mousquetaires du roi. La compagnie est dissoute en 1646, quand Mazarin se défie de ce corps trop proche du feu roi ; elle ne sera rétablie qu’en 1657. Entre les deux, d’Artagnan sert le cardinal.

L’homme de confiance

C’est là que se joue sa véritable carrière, et elle n’a rien de romanesque. Pendant la Fronde et les années qui suivent, Mazarin emploie d’Artagnan à ce que l’on appellerait aujourd’hui des missions confidentielles : porter des ordres, escorter des personnages, surveiller, arrêter. Le cardinal exilé à Brühl correspond avec lui. Le jeune roi, qui l’observe, retient le nom.

Le mousquetaire y gagne une réputation singulière : celle d’un homme à qui l’on peut confier une besogne déplaisante sans craindre ni qu’il la bâcle, ni qu’il la trahisse, ni qu’il en tire vanité. Dans une cour où chacun monnayait ses services, c'était une rareté.

L’arrestation de Fouquet

Le 5 septembre 1661, à Nantes, Louis XIV fait arrêter son surintendant des finances. Il a choisi d’Artagnan pour cette opération que tout rendait délicate : Nicolas Fouquet est procureur général au parlement de Paris, il a des amis partout, et le roi tient à ce que rien ne transpire avant l’instant.

L’affaire manque de tourner court — le carrosse du surintendant s'ébranle avant que le mousquetaire ait pu l’atteindre, et il faut le rattraper sur la place de la cathédrale. Puis d’Artagnan garde son prisonnier près de quatre ans, à Angers, à Amboise, à Vincennes, à la Bastille, pendant tout le procès, jusqu'à le conduire à Pignerol en janvier 1665.

C’est de cette longue garde que vient le meilleur de sa réputation. Il traita Fouquet avec une correction dont les contemporains ont été frappés : ni familiarité, ni brutalité, ni le zèle empressé de celui qui accable un homme tombé. Le prisonnier lui-même lui en sut gré. Un geôlier dont le captif garde bonne opinion n’est pas chose commune.

Le commandement des mousquetaires

En 1667, il est nommé capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du roi. Le titre demande une explication : le capitaine en titre était le roi lui-même, si bien que le capitaine-lieutenant commandait en fait. D’Artagnan avait la charge militaire la plus enviée de la maison du roi, celle qui mettait un Gascon sans terre à la tête de la noblesse du royaume en armes.

Il organise, discipline, équipe. On lui doit une part du prestige que la compagnie garda jusqu'à sa dissolution en 1776. Louis XIV le fait gouverneur de Lille en 1672, ville tout juste conquise et difficile à tenir.

Maastricht

Le 25 juin 1673, devant Maastricht assiégée, les Hollandais reprennent une demi-lune emportée la veille. D’Artagnan mène l’assaut pour la reconquérir. Une balle de mousquet le frappe à la gorge et le tue sur le coup. Il avait environ soixante-deux ans.

Le corps fut, selon toute vraisemblance, enterré au pied des murs, et l’on n’a jamais retrouvé sa tombe. Le roi manifesta un chagrin dont la cour parla, et la tradition lui prête un mot sur la confiance entière qu’il avait en cet homme — la formule court dans tous les livres, aucune source contemporaine sûre ne la garantit.

Le roman qui a mangé l’histoire

En 1700, vingt-sept ans après Maastricht, paraît à Cologne un volume intitulé Mémoires de Monsieur d’Artagnan. L’auteur, Gatien de Courtilz de Sandras, est un ancien officier devenu pamphlétaire, spécialiste des fausses mémoires vendues comme vraies. Le livre est un roman.

En 1843, Alexandre Dumas emprunte ce volume à la bibliothèque de Marseille — et ne le rendra jamais. Les Trois Mousquetaires paraît l’année suivante.

Or Courtilz n’avait pas tout inventé, et c’est le plus étonnant de cette histoire. Athos, Porthos et Aramis ont existé. Armand de Sillègue d’Athos d’Autevielle, Isaac de Portau et Henri d’Aramitz étaient trois cadets béarnais, cousins entre eux et parents du capitaine de Tréville, tous trois mousquetaires du roi dans les années 1640. Athos mourut à Paris en 1643, d’un coup d'épée dont on ignore la cause.

La confusion s'étend jusqu’aux images. Un portrait d’homme en armure court partout sous son nom : c’est un van Dyck conservé à Dresde, peint vers 1625, et le modèle en est un inconnu. D’Artagnan avait alors quatorze ans et n’avait pas quitté la Gascogne. Faute de visage authentique, la postérité lui en a emprunté un.

Il reste que le d’Artagnan de Dumas n’a plus grand-chose du vrai. Le mousquetaire de roman se bat pour l’honneur et contre le cardinal ; le mousquetaire d’histoire servait le cardinal, arrêtait les ministres et tenait ses comptes. Le premier est plus séduisant. Le second est plus intéressant : c’est le portrait exact de ce que la monarchie savait faire d’un cadet sans fortune qui avait du cœur et de la tête.

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