Le roi de France ne donnait pas d’argent : il donnait des colliers. Autour du trône, quatre ordres de chevalerie composèrent peu à peu une aristocratie de l’honneur où l’on entrait par la vaillance et par la foi. De l’archange du Mont-Saint-Michel à la croix blanche des vieux capitaines, voici les décorations de l’ancienne France et ce qu’elles voulaient dire.
Pourquoi le roi fondait des ordres
La chevalerie fut d’abord une manière de vivre avant d'être une manière d'être décoré. Au XIVe siècle, quand la féodalité militaire se défait sous les coups de la guerre de Cent Ans, les princes cherchent à retenir la noblesse par un lien nouveau : non plus l’hommage vassalique, qui s’use, mais la confraternité d’honneur, qui flatte. Un ordre de chevalerie est une petite société d'élus, tenue par des statuts, une chapelle, une fête annuelle, et un collier que l’on porte au cou comme les moines portent le scapulaire. Le roi en est le chef souverain — le grand maître — et il en distribue les places : voilà, entre ses mains, l’instrument politique le plus économique qui soit.
La France en fit l’essai avant tout le monde. Jean II le Bon institua en 1351 l’ordre de l'Étoile, dont les chevaliers juraient de ne jamais fuir devant l’ennemi ; le serment coûta cher, et la compagnie s'éteignit avec la génération que Poitiers avait fauchée. René d’Anjou fonda l’ordre du Croissant, les Bourbons celui de l’Espérance. Aucun ne dura. Il fallut la patience d’un Louis XI pour donner à la couronne un ordre qui traversât les siècles.
L’ordre de Saint-Michel (1469)
Le 1er août 1469, au château d’Amboise, Louis XI institua l’ordre de Saint-Michel. Le choix du patron était un manifeste : l’archange, prince de la milice céleste, était depuis Charles VII le protecteur singulier du royaume, et le Mont-Saint-Michel, seule place de Normandie que les Anglais n’eussent jamais prise, passait pour le rocher où l’espérance française s'était réfugiée. Fonder un ordre sous ce vocable, c'était dire que la victoire venait de plus haut que les armes.
Trente-six chevaliers, pas un de plus, tous gentilshommes de nom et d’armes. Le collier était fait de coquilles d’or entrelacées de doubles lacs, en mémoire du pèlerinage du Mont, et portait en pendant l’archange terrassant le dragon. La devise disait la mer qui bat le rocher : Immensi tremor Oceani, « le tremblement de l’océan immense ». Le grand dessein de Louis XI était de rallier autour de lui les grands feudataires que la Toison d’or bourguignonne lui disputait.
Le succès perdit l’institution. Les Valois multiplièrent les colliers, les guerres de Religion achevèrent l’inflation, et l’on vit sous Henri III près de sept cents chevaliers là où les statuts en voulaient trente-six ; les mauvaises langues appelèrent le collier de Saint-Michel « le collier à toutes bêtes ». Louis XIV le releva en 1665 en le limitant à cent membres et, coup de génie, en l’ouvrant aux mérites civils : architectes, peintres, savants, magistrats, érudits. Mansart, Le Brun, Perrault furent chevaliers de Saint-Michel. L’ordre le plus ancien devint ainsi, sans le dire, la première décoration française des arts et des lettres.
L’ordre du Saint-Esprit (1578) et le cordon bleu
Henri III fonda l’ordre du Saint-Esprit le 31 décembre 1578, la première promotion étant reçue le 1er janvier 1579 à l'église des Grands-Augustins de Paris. Le roi avait ses raisons personnelles : élu roi de Pologne puis appelé au trône de France, il avait reçu ces deux couronnes des jours de Pentecôte, et voyait dans cette coïncidence la main de la troisième Personne divine. Il avait aussi ses raisons d'État : au plus noir des guerres civiles, il fallait un ordre strictement catholique pour lier au roi la haute noblesse que la Ligue lui disputait.
Les conditions d’entrée étaient les plus dures d’Europe : être catholique, prouver trois degrés de noblesse paternelle, avoir trente-cinq ans accomplis, et — cas unique — être déjà chevalier de Saint-Michel. De là vint l’usage de recevoir les deux colliers d’un seul coup et de dire, au singulier des grandeurs, les chevaliers des ordres du roi. Cent chevaliers au plus, dont quatre cardinaux et cinq prélats commandeurs ecclésiastiques.
La croix est l’une des plus belles de la chrétienté : croix de Malte à huit pointes, fleurs de lys entre les branches, colombe éployée au centre. Elle se portait suspendue à un large ruban de moire bleu ciel passé en écharpe de l'épaule droite à la hanche gauche. Ce ruban donna au français une expression que la langue a gardée quand elle avait perdu la chose : un cordon bleu. Devise : Duce et auspice, « sous sa conduite et sous ses auspices ». Charles X fit la dernière promotion ; 1830 ferma le chapitre.
L’ordre de Saint-Louis (1693)
En avril 1693, au sortir des campagnes les plus rudes de son règne, Louis XIV institua l’ordre royal et militaire de Saint-Louis. La rupture était considérable, et l’on n’en mesure pas toujours la portée : pour la première fois en Europe, une distinction souveraine récompensait non la naissance mais le service. Il suffisait d'être officier, catholique, et d’avoir dix ans de service effectif. Le fils d’un boutiquier devenu capitaine par sa valeur portait la même croix qu’un duc et pair — et le duc, en la lui voyant, devait le saluer comme confrère. Toute l’histoire des décorations modernes, Légion d’honneur comprise, sort de cet acte.
L’ordre comptait trois grades — chevalier, commandeur, grand-croix —, une croix d’or à huit pointes émaillée de blanc, fleurdelisée, portant à l’avers l’image de saint Louis en armes et au revers l'épée flamboyante avec la devise Bellicae virtutis praemium, « prix de la valeur guerrière ». Le ruban était de couleur ponceau, ce rouge de feu que la Légion d’honneur lui a emprunté. Une pension y était souvent jointe, ce qui n'était pas rien dans une armée où les cadets de province servaient sans fortune.
Restait une injustice : les officiers protestants, nombreux dans les régiments étrangers au service du roi, ne pouvaient jurer sur les Évangiles catholiques. Louis XV y pourvut en créant en 1759 l’institution du Mérite militaire, décoration jumelle au ruban bleu, réservée aux officiers de confession réformée. La monarchie savait, à l’occasion, contourner ses propres rigueurs.
Notre-Dame-du-Mont-Carmel et Saint-Lazare
Henri IV, roi soucieux des blessés autant que des braves, obtint du pape Paul V en 1608 l'érection de l’ordre de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, aussitôt uni à l’antique ordre hospitalier de Saint-Lazare de Jérusalem, héritier des léproseries de Terre sainte. On dit dès lors « les ordres royaux, militaires et hospitaliers de Notre-Dame-du-Mont-Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem ». Sa croix amarante — ce violet sourd qui ne ressemble à aucun autre — distinguait des gentilshommes chargés d’une œuvre de charité militaire : secourir les officiers invalides, entretenir des hôpitaux. Moins brillant que le cordon bleu, cet ordre disait pourtant quelque chose d’essentiel sur la chevalerie française : elle n'était pas seulement faite pour frapper.
La Toison d’or, qui n'était pas française
On la voit partout dans les portraits de nos princes, et l’on croit volontiers qu’elle appartenait à la couronne de France. Il n’en est rien. L’ordre de la Toison d’or fut fondé le 10 janvier 1430 à Bruges par Philippe le Bon, duc de Bourgogne, à l’occasion de son mariage avec Isabelle de Portugal : c'était l’ordre d’un prince rival, conçu pour donner à l'État bourguignon la chevalerie d’apparat qui lui manquait, et pour concurrencer les colliers du roi de France — Louis XI répondra par Saint-Michel.
Après la mort de Charles le Téméraire en 1477, l’héritage bourguignon passa par Marie de Bourgogne à la maison de Habsbourg ; la Toison suivit les terres. Elle devint autrichienne, puis espagnole avec Charles Quint, et la guerre de Succession d’Espagne la scinda définitivement en deux branches, l’une à Vienne, l’autre à Madrid, qui subsistent l’une et l’autre. Des princes français en furent décorés, les Bourbons d’Espagne la portèrent de droit : elle n’en resta pas moins, jusqu’au bout, l’ordre d’une autre maison.
Ces colliers pesaient lourd. Non par l’or, mais par ce qu’ils supposaient : un roi qui juge le mérite, une noblesse qui accepte d'être jugée, une chevalerie qui se sait comptable devant Dieu de sa vaillance. En supprimant les ordres du roi en 1830, on ne retira pas seulement des rubans ; on ferma une certaine idée de l’honneur, où la récompense n'était pas un salaire mais un sacrement civil.