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Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Symbole royal

Le drapeau blanc et les couleurs du roi

De l'écharpe d’Ivry au refus de Frohsdorf, l’histoire d’une couleur

La France n’a pas toujours eu un drapeau : elle a eu des bannières, des écharpes, des pavillons. Le blanc n’y devint la couleur du roi que lentement, par l’usage des champs de bataille, avant de devenir en 1873 le prétexte d’un refus qui coûta un trône. Voici l’histoire d’une couleur qui fut d’abord un signe de ralliement, puis un principe.

Avant le drapeau : les bannières du royaume

L’idée d’un drapeau national, unique et permanent, est une idée moderne. L’ancienne France ne connaissait que des enseignes particulières, chacune attachée à une fonction précise, et il aurait paru étrange d’en réduire le nombre à une seule.

La plus vénérable était l’oriflamme de Saint-Denis, ce pan de soie vermeille que le roi levait sur l’autel de l’abbaye avant les guerres décisives ; elle n'était pas le drapeau de la France mais le signe de la guerre sainte du royaume, et l’on cessa de la déployer après Azincourt. Venait ensuite la bannière de France, d’azur semée de fleurs de lys d’or, puis aux trois lys après Charles V : celle-là était proprement l’enseigne du roi, celle qui marquait sa personne et son ost. Les communes, les compagnies, les seigneurs avaient les leurs. Jeanne d’Arc portait son propre étendard, blanc semé de lys, avec l’image du Christ en majesté entre deux anges et les noms de Jésus et de Marie — première apparition mémorable de ce blanc qui allait faire fortune.

L'écharpe blanche, ou le blanc comme signe de ralliement

C’est aux guerres de Religion que le blanc devient la couleur du parti du roi. Sur un champ de bataille où les armures se ressemblent et où la poussière brouille tout, il fallait un signe reconnaissable de loin : les troupes royales adoptèrent l'écharpe blanche, portée en travers de la cuirasse, tandis que la Ligue arborait le vert puis le noir, et les Espagnols la croix rouge de Bourgogne. Le blanc n'était pas alors une couleur symbolique mais une nécessité tactique — la plus visible des étoffes, la moins coûteuse, la plus facile à improviser.

De là vient le mot le plus célèbre de notre histoire militaire. À Ivry, le 14 mars 1590, Henri IV aurait montré à ses cavaliers le plumet blanc de son casque en leur criant de s’y rallier s’ils perdaient leurs enseignes. La formule que la mémoire française a retenue — « Ralliez-vous à mon panache blanc ! » — n’est attestée sous cette forme frappée que par la tradition postérieure ; les relations contemporaines donnent des versions plus longues et moins nettes. Peu importe : le mot est vrai de la chose. Ce jour-là, le blanc cessa d'être un chiffon de reconnaissance pour devenir la couleur du roi légitime.

Le pavillon blanc de la marine royale

C’est sur mer que le blanc reçut sa consécration officielle. Louis XIV et Colbert, en réorganisant la marine, fixèrent l’usage : le pavillon blanc, blanc uni, sans emblème, devint le pavillon des vaisseaux de guerre du roi. Les escadres le hissèrent à la poupe, tandis que le beaupré portait un pavillon blanc semé de lys d’or et que les vaisseaux amiraux arboraient leurs marques particulières.

Ce blanc sans figure, qui déconcerte l'œil moderne, avait une signification juridique : il n'était pas une couleur, il était l’absence de toute couleur particulière, donc la souveraineté même. Un vaisseau sous pavillon blanc ne représentait ni une province, ni une compagnie, ni une maison : il représentait le roi de France en personne, où qu’il fût sur le globe. C’est ce pavillon que Suffren promena dans l’océan Indien et que Grasse fit flotter devant la Chesapeake, quand la marine du roi permit à l’Amérique de naître.

À terre, les régiments d’infanterie portaient des drapeaux d’ordonnance à croix blanche, les quatre cantons variant selon le corps, tandis que le premier drapeau de chaque régiment — le drapeau colonel — était entièrement blanc. L’armée du roi marchait donc, elle aussi, derrière du blanc.

La cocarde blanche

La Révolution transforma le blanc en emblème de parti. Le 17 juillet 1789, à l’Hôtel de Ville de Paris, Louis XVI accepta la cocarde tricolore où le blanc du roi se trouvait pris entre le bleu et le rouge de la ville : geste de conciliation que les uns lurent comme une réconciliation et les autres comme une capture. Le tricolore devint pavillon de la marine en 1790, puis, dans l’ordonnance que nous lui connaissons — le bleu au mât —, par décret de février 1794.

Dès lors, porter la cocarde blanche fut un acte politique, souvent mortel. Les armées catholiques et royales de Vendée la fixèrent à leurs chapeaux à côté du Sacré-Cœur ; les émigrés la reprirent ; et lorsque la Restauration revint en 1814, le drapeau blanc, sans plus de lys que le pavillon de Louis XIV, fut hissé sur les édifices publics comme drapeau national. Il y demeura seize ans — moins les Cent-Jours — jusqu’aux journées de juillet 1830, où Louis-Philippe le remplaça par le tricolore.

1873 : la couleur qui coûta un trône

Le drame se noua trois ans après la chute de l’Empire. Napoléon III mort en janvier 1873, la France se trouvait dans une situation qu’elle n’a plus jamais connue : une Assemblée nationale à majorité monarchiste, un pays lassé des aventures, et deux prétendants qui venaient de se réconcilier. Le 5 août 1873, à Frohsdorf, le comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe, vint reconnaître Henri d’Artois, comte de Chambord, petit-fils de Charles X, comme chef de la maison de France. La fusion dynastique était faite. La restauration paraissait à quelques semaines.

Restait le drapeau. Chambord avait prévenu dès son manifeste du 5 juillet 1871, écrit au château de Chambord, dans une phrase que tout le siècle a retenue :

Français, Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc d’Henri IV.

Henri, comte de Chambord, manifeste du 5 juillet 1871

Les royalistes parlementaires espéraient encore un accommodement : le roi entrerait sous le tricolore, quitte à laisser une assemblée future trancher la question. Le député Chesnelong fut envoyé négocier à Salzbourg en octobre 1873 et revint persuadé d’avoir obtenu une ouverture. Le 27 octobre, Chambord lui adressa une lettre — publiée trois jours plus tard — qui démentait tout arrangement et fermait la porte. On ne lui arracherait pas, écrivait-il en substance, l'étendard sous lequel avaient marché François Ier et Jeanne d’Arc. Le 20 novembre 1873, l’Assemblée prorogeait pour sept ans les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon ; en janvier 1875, l’amendement Wallon instituait la République à une voix de majorité.

Il faut être juste envers les deux camps. Aux yeux des politiques, le prince perdait un royaume pour une étoffe, et l’on n’a pas manqué de citer la formule cruelle sur le Français le plus honnête et le plus inutile de son temps. Aux yeux de Chambord, l’affaire n'était nullement de couleur mais de principe : accepter le tricolore des mains de l’Assemblée, c'était tenir sa couronne d’un vote et non de la loi de succession, entrer dans l’ordre révolutionnaire par sa porte de service, et devenir — le mot est de lui — le roi légitime de la Révolution. Il refusait d'être un souverain constitutionnel de fait, révocable comme l’avait été son cousin de 1830. Le blanc n'était plus une couleur : c'était le nom visible de la légitimité.

On peut juger le calcul désastreux ; on ne peut le dire méprisable. Chambord mourut sans postérité le 24 août 1883, et avec lui la branche aînée des Bourbons de France. Le drapeau qu’il n’avait pas voulu quitter descendit dans la tombe de Gorizia, et la République, qui ne devait durer qu’un intérim, s’installa pour un siècle et demi.

De l'écharpe d’Ivry au refus de Frohsdorf, le blanc aura suivi toute la courbe de la monarchie : d’abord signe pratique, puis couleur du souverain, puis emblème de parti, enfin principe abstrait pour lequel un prince accepta de tout perdre. Rares sont les nations dont l’histoire tient si exactement dans une couleur.